Conférence : Une langue étrangère ?
Jeudi 4 avril 2024 – Espace Mendès France, Poitiers

Par Anne Serre
Publication en ligne le 05 novembre 2025

Mots-Clés

Article au format PDF

Conférence : Une langue étrangère ? (version PDF) (application/pdf – 205k)

Texte intégral

[Lien vidéo de la conférence : https://www.youtube.com/watch?v=j8YU0Cc8Uw4]

Mon premier étranger

1Il y a une légende dans ma famille. Mon grand-père Serre, né douze mois après la mort de son père, aurait donc été plutôt engendré par un autre homme… À moins qu’il ne soit né d’une manière bizarre, comme Gargantua (vous vous souvenez : porté onze mois par Gargamelle) ou Tristram Shandy (dont vous savez qu’il n’est venu au monde qu’après d’interminables digressions…).

2Mon arrière-grand-mère tenait alors un hôtel dans un village du Cantal. A propos de ce père putatif de mon grand-père, il s’agirait sans doute, dit la légende, d’un « voyageur de passage », peut-être un voyageur de commerce, voire, une sorte de colporteur. En tout cas, m’a-t-on dit dans mon adolescence, car l’information me fut donnée par mon père et mes oncles à ce moment-là au cours d’une réunion solennelle : il s’agissait d’un étranger. Étranger au « pays » ? « Le pays » signifiant dans nos campagnes, trente kilomètres à la ronde. Ou bien : étranger originaire d’une autre nation et parlant une autre langue ? Il ne semble pas, selon la légende. Je n’ai jamais fantasmé (croyais-je) sur cet arrière-grand-père-biologique inconnu, cet étranger sans doute voyageur de commerce ou colporteur, mais si je pense à lui, c’est très curieux, je pense à mon narrateur, dont j’ai fait un personnage qui circule dans plusieurs de mes livres (Le Narrateur, Un chapeau léopard, Notre si chère vieille dame auteur), et qui arpente souvent la campagne, comme l’autre… Dans ma maison du Cantal, la maison qu’avait fait construire en 1900 cette arrière-grand-mère et dont il se trouve que j’ai hérité, restent encore, dans une armoire, une dizaine de serviettes de toilette de l’hôtel qu’elle tenait (c’étaient des serviettes de très bonne qualité puisqu’elles ont plus de cent ans et que je m’en sers encore !). C’est drôle de penser que le supposé voyageur de commerce, mon narrateur en somme, s’en est peut-être servi… J’y pense toujours lorsque je les utilise, l’été, en vacances dans cette maison.

3J’ai toujours aimé le personnage du colporteur, le mot colporteur, la symbolique du colporteur, son côté vagabond et marcheur… comme Le.Mat, au fond, cette figure d’une des lames du tarot dont j’ai fait aussi l’un de mes personnages dans un livre qui porte son nom : Le.Mat. Je lui ai toujours attribué un versant lumineux et un versant sombre. Le versant sombre, c’est celui du diabolique Lheureux (au nom très étrange, d’ailleurs) venant tenter madame Bovary avec sa boîte remplie d’étoffes et de rubans et finissant par la conduire au suicide. Le versant lumineux du colporteur, c’est le Wanderer allemand, à la Grimm, qui va son chemin en sifflotant parmi les bois, les montagnes et les sentiers, à la recherche de l’aventure, un peu comme Don Quichotte. Bref. L’amant-voyageur de mon arrière-grand-mère, dont, d’une manière ou d’une autre, je « descends », est mon premier étranger, un étranger de poids à cause de son mystère — et même, d’un tel poids, qu’ensuite, pour moi, il n’y en eut plus, plus du tout, pendant les vingt premières années de ma vie.

En famille

4D’autant qu’en compagnie de mes parents et de mes sœurs, nous étions une famille très française, catholique, provinciale, de la moyenne bourgeoisie, assez raffinée mais aussi assez enclose sur elle-même. C’était un certain type de bourgeoisie à l’ancienne, et même, quasiment d’une époque révolue, puisque je l’ai un peu retrouvée dans les récits d’enfance de Stefan Zweig ou d’Elias Canetti, où, comme le dit Canetti de sa famille et de son éducation dans le premier tome de ses Mémoires extraordinaires, La langue sauvée : « Seules comptaient les choses de l’esprit, la notion d’utilité n’était nullement déterminante ».

5Nous ne voyagions pas, faute d’argent, mon père n’ayant qu’un petit salaire de professeur et ma mère ne travaillant pas. En dehors de la famille élargie et de l’école, le monde extérieur n’existait pas, sauf visites de châteaux, d’églises, de musées et quelques sauts annuels à la Comédie française à Paris, Je n’ai jamais vu quelqu’un lire le journal chez moi, ni entendu quelqu’un parler de politique. Nous vivions donc dans une île en quelque sorte, loin du continent. Un peu comme dans mon roman Au secours, où un personnage féminin vit dans une île et a le plus grand mal à rejoindre le continent.

6Mais enfin, il y avait tout de même autre chose chez nous, qui existait très fort, à l’intérieur de la maison, exclusivement dans l’intimité (et quand j’emploie ces mots : « intérieur de la maison » et « intimité », c’est drôle, je pense à mon livre Petite table, sois mise !) : c’était la littérature. La maison était pleine de livres et nous parlions de nos lectures. Nous lisions tout le temps. Et en ce qui me concerne, pour des raisons que nul ne saurait expliquer, dès que je me suis mise à lire, dès les premiers livres, donc dès sept ans peut-être, j’ai fait l’objet d’un rapt, d’un ravissement par la langue de la littérature. J’ai été immédiatement séduite, emportée, arrachée à ma vie ordinaire. J’ai tout de suite lu la littérature comme une langue étrangère. Et pendant mes années d’enfance et d’adolescence, j’ai appris cette langue étrangère, rusée, faisant semblant d’être celle que nous parlons, celle dans laquelle nous pensons, alors que c’en est une autre.

7Car c’est une drôle de langue, la langue de la littérature. Ses caractéristiques sont pour le moins singulières : c’est une langue qu’on ne parle pas. Elle n’existe, qu’écrite. C’est une langue qu’un grand nombre de personnes comprennent mais n’utilisent pas (les lecteurs). Et que seule une toute petite minorité utilise (les écrivains et les traducteurs). Enfin, contrairement aux autres langues, celle-ci ne sert pas du tout à communiquer, mais à sonder le silence, comme le dit la poète britannique contemporaine Alice Oswald : « A poem is a way of speaking into silence to see what speaks back » : « Un poème (mais on peut dire cela aussi d’un certain type de romans, dont les miens, qui sont d’ailleurs peut-être des sortes de poèmes, au moins pour certains) est une façon de s’adresser au silence pour voir ce qui répond »… Mais je pense qu’Emily Dickinson aurait pu écrire la même chose. Et Paul Valéry aussi. Et Beckett. Et des dizaines d’autres.

8J’ai d’abord lu beaucoup de littérature française et c’est elle qui constitue mon socle, parce que chez nous, dans ma jeunesse, il y en avait très peu d’étrangère, sauf antique. Notre bibliothèque familiale était la bibliothèque typique d’un professeur de lycée de Lettres Classiques, provincial, des années 60, très attiré par la littérature : d’Homère au Nouveau Roman sans y pénétrer vraiment, sauf incursion chez Nathalie Sarraute, en passant par tous les siècles des Lagarde et Michard, avec par exemple un oubli curieux des Surréalistes, la présence déjà bien datée du théâtre d’Anouilh, Giraudoux, Montherlant... Mais, et ce n’était pas si mal, on allait de Virgile à Roger Martin du Gard, de Chrétien de Troyes à Proust, en passant soigneusement par Racine, Rousseau, Voltaire, Balzac, Zola, Flaubert, Gide, et compagnie. Mais à partir du Moyen-âge, il ne s’agissait en gros que d’écrivains français. Je n’ai pas le souvenir qu’il y eût par exemple un seul volume de Shakespeare chez nous, ni Cervantès. Il y avait Middlemarch, Orgueil et Préjugés, Les souffrances du jeune Werther, le théâtre de Goldoni, et quelques autres, mais c’était des cas isolés.

Auteurs étrangers

9Il a fallu que je quitte ma famille et m’installe à Paris, à dix-sept ans, pour lire aussitôt Kafka, Dostoïevski, Tolstoï, Henry James, Virginia Woolf, Katherine Mansfield, tandis que par ailleurs je comblais les trous de la bibliothèque familiale, avec : les Surréalistes, les Modernes (Genet, Bataille, Beckett, Pinget…), et en même temps je lisais Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Ile Adam, les décadents français de la fin du XIXe, le théâtre libertin du XVIIIe, Don Quichotte, les Romantiques allemands, le XVIIIe anglais, les Américains du XIXe (Poe, Melville, etc.), le XIXe anglais, puis Borges et son entourage, et caetera.

10Quand je me suis mise à lire des auteurs étrangers, je n’ai pas vraiment pensé que c’étaient des auteurs étrangers. Je lisais la langue de la littérature. Comme si la littérature était un orgue immense, monstrueux (comme ceux que Fellini montre dans son Casanova lors d’un épisode à la cour d’un prince allemand), où chaque son serait celui d’un écrivain, son à chaque fois unique, mais provenant du même instrument.

11C’est ainsi que Voltaire et Nabokov, par exemple, sont du même pays, et je vais vous le prouver en vous citant la première phrase de Zadig et la première phrase de Lolita. Première phrase de Zadig : « Charme des prunelles, tourment des cœurs, lumière de l’esprit… ». Première phrase de Lolita : « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins, mon péché, mon âme ». Voilà deux auteurs qui ont pensé, à deux siècles de distance exactement, l’un en français, l’autre en anglais (et peut-être d’abord en russe), la même ouverture d’un roman, avec quasiment les mêmes mots - « tourment des cœurs » et « feu de mes reins » étant à peu près superposables… -, le même rythme, la même intention esthétique.

12Dans ce pays-là, où l’on pratique la langue de la littérature, Ronsard et Beckett s’entretiennent, William Blake et Thomas Bernhard se promènent coude à coude, Dostoïevski et Gertrude Stein s’entendent parfaitement. Longtemps (comme dirait Proust, puisque ce premier mot de La Recherche lui appartient désormais pour toujours), j’ai eu chez moi une gravure du XVIIIe siècle représentant l’arrivée de Jean-Jacques Rousseau aux Champs Élysées. Je l’ai beaucoup regardée à la loupe. Notre ami y est accueilli à sa descente de la barque de Charon, aussi bien par Socrate que par Le Tasse, Plutarque ou Montaigne, derrière qui se trouve une foule d’autres écrivains, tous représentés en train d’échanger fébrilement entre eux. Avec ma loupe, j’ai regardé parfois, si par hasard, je n’y étais pas…

13Mais il y a une chose étrange à noter : très vite, j’ai été de plus en plus attirée par la littérature que je lisais en traduction (car je ne lisais hélas ni en anglais, ni en allemand, espagnol ou italien...). Outre le fait que je découvrais des dizaines d’écrivains fabuleux, chacun avec un son unique, j’étais très attirée par la langue de la traduction qui consiste en un infime décalage, une légère distorsion, un étrange et presque invisible déplacement, une sorte de renversement ou d’écriture inversée vue dans le miroir. Souvent, j’ai eu l’impression que dans sa tentative d’éclaircissement, de précision, de réinvention, le traducteur (à condition qu’il soit un grand traducteur, bien sûr) apportait au texte original un je-ne-sais-quoi de très précieux, d’assez troublant, auquel je suis très sensible et même très attentive, que je perçois et reconnais tout de suite, et qui me charme vivement.

14Peut-être est-ce pour cela qu’en 2013, j’ai écrit Grande tiqueté (que je n’ai décidé de publier qu’en 2020), un court roman, dans une langue inventée. En l’écrivant, je me traduisais moi-même en quelque sorte. Cette langue inventée m’est venue très facilement, il y avait d’ailleurs longtemps que j’avais envie d’écrire quelque chose dans une langue inventée : il m’a semblé en rédigeant mon texte que les mots que je déformais, créais, défaisais et refaisais autrement, étaient comme les ombres ou les reflets des mots français, et à cause de cela, en disaient davantage. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient nouveaux, comme au moment de la création du monde, quand les mots furent employés pour la première fois.

Vivre dans la fiction

15Mais mon goût pour la littérature étrangère n’est pas seulement lié à la traduction, bien sûr. Quand je lis un roman, une nouvelle, j’aime voyager dans un pays où le cadre, les lieux et les noms des personnages ne me sont pas familiers, parce qu’alors, tout m’est fiction. Longtemps d’ailleurs, j’ai cru que les romans ne racontaient que des fictions. Je ne sais d’où me venait cet aveuglement : j’ignorais que les auteurs mettaient un peu ou parfois beaucoup de leur vie dans leurs ouvrages. Je pensais que tout y était imaginaire. J’ai même lu les Mémoires ou les Journaux des uns et des autres, comme des œuvres de fiction. Comme si l’auteur avait inventé un Journal, inventé des Mémoires. Je savais bien que ce n’était pas le cas mais c’était ainsi que je lisais ces textes, comme s’ils étaient des romans. Peut-être n’ai-je jamais pu lire qu’ainsi. (Dans son cours fameux sur La préparation du roman, Roland Barthes évoquait chez les écrivains une sorte de maladie du langage…) Et dans tous mes premiers livres, j’ai fait ainsi : tout était imaginé, il n’y avait pas l’ombre d’un souvenir de ma vie. La biographie des écrivains ne m’a jamais tellement intéressée. Je n’ai jamais aimé que leur manière, à chacun, de penser.

16Mon désir d’être dépaysée en lisant, je l’ai souvent contenté en lisant ou en relisant des œuvres du passé, car, comme le dit un personnage dans le film de Joseph Losey, Le Messager : « Le passé est un pays étranger ; ils font les choses autrement, là-bas ». Sinon, je rejoins la fiction en lisant de la littérature étrangère, où, en particulier, les noms des personnages ont un pouvoir d’évocation extraordinaire sur moi. Toute ma vie, il me suffira d’évoquer les noms de Hans Castorp, Naphta, Mynheer Peeperkorn, pour me rappeler cent détails de La Montagne magique. Ceux de Dai Bando et de Cyfartha, pour retrouver cent images de Qu’elle était verte ma vallée de Richard Llewellyn. Celui d’Humbert Humbert (à mon avis inspiré du Humpty Dumpty de Lewis Carroll : quelle invention ce double nom ! Humbert Humbert, c’est le nom d’un personnage de conte, c’est un nom irréel, c’est celui qui permet d’avaler l’histoire), pour avoir présents à l’esprit, non seulement des scènes, mais le ton et la composition de l’ensemble de Lolita. Emma Bovary me fait le même effet, mais c’est parce que c’est un nom anglais. Ce n’est pas du tout un nom français. C’est un nom comme Jane Eyre. Je pense, d’ailleurs, que c’est dans le même esprit que Flaubert que Marguerite Duras a choisi d’appeler l’un de ses personnages : Lol V. Stein. Sans doute voulait-elle être lue par les lecteurs français comme un auteur étranger. Ou bien, même, se sentait-elle, d’une certaine manière, un auteur étranger ? C’est probable.

17Il y a enfin, et c’est sans doute le plus important dans mon goût pour les littératures étrangères, certaines formes du génie de la langue que je ne trouve – sauf exception, bien sûr – que dans des littératures étrangères, et qui pour une raison ou pour une autre, me sont très chères. Pour commencer : l’humour, l’ironie, la distance, la fantaisie, l’énormité, la farce, la malice séditieuse. Les trois inventeurs du roman - Rabelais, Cervantès et Sterne – sont quand même trois grands amuseurs s’amusant énormément eux-mêmes ! Or, cette vertu de l’amusement, c’est surtout la littérature anglaise qui la possède, avec ses Irlandais fous de la langue (de Sterne à Beckett en passant par tous les autres), ses Gallois extravagants (comme les frères Powys), ses innombrables fils ou filles de pasteurs nourris de la Bible et de Shakespeare, et prenant la clé des champs pour écrire des romans d’une férocité, d’une vie et d’une drôlerie endiablées. En préparant cette conférence, je suis tombée sur une note dans mes Carnets, qui date de janvier 2013 et dit ceci :

Très souvent, les romans que j’aime contiennent un sourire moqueur (celui du narrateur). Ce sourire peut être malicieux (Katherine Mansfield), bon garçon (Salinger), un peu fou (Walser, Beckett), franc et large (Jacques le Fataliste, Tristram Shandy, Don Quichotte), ironique (Proust, Joyce, Nabokov, Sarraute), ou au troisième degré (Vila-Matas). Quand le narrateur ne se moque pas légèrement de lui-même, et donc de la littérature, il y a, à mon sens, une faute d’intelligence. Mais si le sourire d’un auteur masculin est encore recevable aujourd’hui (P. Roth, M. Houellebecq), on dirait bien que l’ironie d’un auteur féminin, du moins en France, surprend et déroute. Ce qui prouve tout de même une misogynie extraordinaire .

18Mais il y a d’autres formes du génie de la langue qui m’intéressent beaucoup aussi. Chez les Italiens, les Espagnols et les Portugais, par exemple, il y a dans le ton du narrateur une fraternité avec le lecteur, tacite, sous-jacente, qui procède d’une sorte de modestie, semble-t-il, et sans doute d’un besoin d’être accompagné. Il y a presque quelque chose de rural, dans cette fraternité. Dans cette littérature-là, l’auteur vous tutoie et marche avec vous comme avec un vieil ami. Ils font tous cela : Moravia, Soldati, Saba, Pasolini, Tabucchi, Eco, et Bolano, Vargas Llosa, Lobo Antunes… C’est du grand art, d’établir cette fraternité. Quand je suis bloquée dans un texte que je suis en train d’écrire, je pense souvent à la fraternité sous-jacente dans les textes des écrivains italiens, espagnols, portugais, et bien souvent cette évocation m’est bienfaisante. Elle me permet de continuer, de repartir.

19Il y a aussi un certain type de narratrice dont le ton me plaît beaucoup et qui n’appartient, à ma connaissance, qu’aux romans des Américaines, où celle qui raconte est une adolescente résolue, douée et maladroite, qui observe son entourage avec un mélange d’innocence et d’intelligence aiguë. J’avais d’abord repéré cela chez Carson McCullers ou Flannery O’Connor, mais c’est aussi bien chez une dizaine d’autres, dont des contemporaines comme Melissa Bank par exemple. Et c’est évidemment le cas de la narratrice des romans de Gertrude Stein. Cette narratrice, elle n’appartient, en gros, qu’à la littérature américaine. Son versant masculin, c’est le Holden Caulfield de Salinger dans L’Attrape-cœurs.

20Et ainsi de suite pour les autres contrées de la littérature. Je crois bien, par exemple, que je ne trouve qu’en Allemagne la morgue de Thomas Bernhard, la folie savante et dangereuse de Robert Walser, l’audace musclée, illuminée, d’Elfriede Jelinek...

Mon deuxième étranger

21Alors, il faut que je revienne sur l’histoire de ma vie, comme dirait Casanova (dont les Mémoires s’intitulent Histoire de ma vie, sans s à histoire), et sur la rencontre que j’ai faite, en 1983, – il y a donc quarante ans, j’avais vingt-trois ans – de mon deuxième étranger en quelque sorte… Je faisais alors partie du comité de lecture d’une petite revue littéraire parisienne, Obsidiane, fondée par l’écrivain Henri Thomas, où j’avais publié mes toutes premières nouvelles, et dont les membres, à cinq ans près, étaient de ma génération. Un jour, nous avons décidé de rencontrer les membres de notre génération aussi, d’une autre jeune revue littéraire, anglaise celle-ci, appelée Twofold, installée à Paris. Mark Hutchinson faisait partie de cette revue, et au cours de cette rencontre, notre amitié a commencé, qui dure aujourd’hui depuis quarante ans. Mark arrivait d’Angleterre, jeune poète, avec un bagage impressionnant de lectures et de savoir. Outre le fait qu’il me parlait d’auteurs que je n’avais pas encore lus et dont je ne savais vraiment rien : William Blake, Yeats, Eliot, Pound, Auden, Brodsky, Marianne Moore, il parlait de la littérature, mais pas seulement de la littérature, de la vie aussi, comme je n’avais encore jamais entendu personne en parler. Aussi, peu à peu, au cours des années, nos échanges et notre conversation étant ininterrompus en quelque sorte, non seulement le monde et la culture anglo-saxonne, mais un savoir très particulier qu’il détient, s’introduisirent en moi par des passages tortueux, compliqués, ouvrant l’espace de mon monde intérieur et de mes connaissances, le dilatant, y déposant des objets, des traces, jurant ou s’accordant avec les objets et les traces que je possédais déjà ou déposais de mon côté.

22Je ne pensais pas alors, ni même dix ans plus tard, ni même vingt ans plus tard, qu’un jour, Mark (plutôt traducteur de poésie et en particulier d’Emmanuel Hocquard et de René Char) traduirait mes textes en anglais. Je ne pensais pas d’ailleurs à la traduction de mes livres, en quelque langue que ce fût, non pas par manque d’ambition, mais parce que dès mes premiers textes, puis mes premiers livres entre trente et quarante ans, je savais que le chemin serait long. Je savais que mon art était un peu singulier (sans d’ailleurs savoir bien exactement en quoi). Aussi, quelle ne fut pas ma joie lorsqu’en 2016, un éditeur américain de grande réputation, New Directions, s’intéressa à mon travail, décida de publier un de mes livres, prévoyant d’en publier d’autres par la suite. Naturellement, je ne souhaitai qu’un seul traducteur au monde en anglais : Mark.

La réception de l'œuvre à l'étranger

23Et ce qui suivit m’étonna. En France, si mes livres m’avaient valu d’être remarquée et soutenue depuis le début, je n’avais, par exemple, encore jamais fait l’objet de longues interviews dans la presse écrite. La première, très détaillée, approfondie, portant sur l’ensemble de mon travail et pas seulement sur un livre, parut dans un magazine américain à la sortie de mon premier livre. En Angleterre aussi, où je fus publiée ensuite, on m’accueillit comme je ne l’avais jamais été en France. Le Times Literary Supplement publia une conférence, traduite par Mark bien entendu, que j’avais donnée dans un lycée à Orléans. La White Review, un long entretien. La revue Granta me demanda un texte. La fameuse London Review of Books publia un essai sur un de mes livres…

24Alors, peut-être que le fait d’être traduite, et de plus, magnifiquement traduite, joua son rôle là-dedans. Mais c’était tout de même comme si on me voyait mieux, on me comprenait mieux, ailleurs, que chez moi… Et en Allemagne aussi, - l’Allemagne que j’avais tant aimée, toute ma vie, dans sa littérature -, où je fis une longue « tournée » à l’automne 2023, en compagnie de ma traductrice, Patricia Klobusciski dont je connaissais la renommée mais que je n’avais encore jamais rencontrée et dont je me sentis immédiatement proche, je fus accueillie, de Munich à Berlin en passant par Stuttgart, Cologne, Düsseldorf et d’autres villes, d’une manière dont je n’aurais jamais osé rêver. Depuis quelque temps, il m’arrive même de penser que je j’aimerais bien publier mon prochain livre, d’abord aux États-Unis ou en Allemagne, en traduction, puis dans un second temps, en France. Comme si j’étais un auteur étranger…

25Je suis aujourd’hui très touchée, et honorée, que des membres de l’Université française accordent des Journées d’étude à mon travail. Mais je ne peux m’empêcher de sourire quand je pense que la créatrice de ce projet, Alix Tubman-Mary, qui déjà m’avait reçue à Poitiers en 2016 pour une rencontre avec ses étudiants, et a consacré de magnifiques études à mes livres, parues dans la revue Europe, porte, elle aussi, un nom étranger, qui sonne anglo-saxon… Et je me dis, comme Pangloss dont j’aime beaucoup le oui inébranlable à l’existence, qu’en fin de compte, « les événements se sont enchaînés, dans le meilleur des mondes possibles ».

Pour citer ce document

Par Anne Serre, «Conférence : Une langue étrangère ?», Cahiers FoReLLIS - Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l'Image et de la Scène [En ligne], Revue électronique, Anne Serre auteur, autrice... autre, Annexes, mis à jour le : 03/11/2025, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=1711.

Droits d'auteur

This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC BY-NC 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/3.0/fr/) / Article distribué selon les termes de la licence Creative Commons CC BY-NC.3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/3.0/fr/)