Introduction. L’original en question. Langues et traduction en contexte intermédial

Par Aurélie Moioli
Publication en ligne le 27 août 2025

Texte intégral

1Les articles qui composent ce numéro sont issus d’une journée d’études qui rassemblait des spécialistes de littérature comparée, de littérature française et de littérature lusophone travaillant sur les rapports entre écriture et traduction. Le but de cette journée d’études n’était pas de mener une réflexion théorique sur le « termine-ombrello » [terme-parapluie]1 d’intermédialité mais de réfléchir à différentes formes de traduction linguistique en contexte intermédial autour des questions suivantes : que deviennent les langues quand elles sont saisies, imaginées et représentées en mouvement dans une pratique intermédiale qui repose par définition sur l’instabilité, la différence et le conflit ? Quels effets poétiques et herméneutiques crée une telle interaction ? Quelles formes d’énigme, de jeu, de latence et de réflexivité sont créées par ces phénomènes de traduction ? Dans l’ouvrage collectif Traduction et transmédialité, Gaëlle Loisel et Fanny Platelle ont « proposé d’interroger la “frontière” entre l’acte de traduire et la transmédialité », terme qui désigne « le processus de transfert d’un medium à un autre » et qu’elles ont préféré aux termes d’interartialité (Walter Moser) et d’intermédialité « qui renvoie à une pluralité d’approches théoriques ayant en commun la primauté donnée à la relation entre les média, l’attention à la matérialité de la médiation et l’anti-essentialisme2 ». Les contributions de ce numéro des Cahiers FoReLLIS manifestent cette attention à l’aspect très concret des rapports entre les média et à la matérialité des langues elles-mêmes. Comme le souligne Yves Citton dans son archéologie des médias3, les langues elles-mêmes sont des médias, au point qu’on pourrait proposer de penser la traduction comme un régime particulier d’intermédialité. Les pratiques intermédiales soumises à l’étude sont très variées, qu’il s’agisse de la transformation d’une traduction en œuvre d’art contemporain ou en objet littéraire non identifié, du passage de l’édition papier à l’édition numérique qui permet d’étoiler sur l’écran les différentes traductions de la Bible ou encore d’iconotextes4 ou de poèmes-ekphrasis. Ce qui est au cœur de ces contributions, c’est une réflexion sur la traduction linguistique dans ses différentes ramifications. La traduction linguistique s’entend au sens étroit comme un changement de langue (d’une œuvre à une autre ou à l’intérieur d’une même œuvre) et au sens large comme l’ensemble des phénomènes de traduction pratiqués par l’écrivain ou l’artiste qui témoignent de l’intégration de la différence des langues dans l’écriture comme thème et comme poétique. Cette réflexion sur la traduction linguistique donne parfois ponctuellement lieu à un élargissement avec le principe de « traduction généralisée » tel qu’il apparaît par exemple chez Jacques Roubaud : la traduction linguistique devient alors le signe de l’activité poétique elle-même, du mouvement dans et sur la langue à l’œuvre dans l’acte d’écrire. Les articles rassemblés mettent ainsi en évidence des principes de « mouvance » et de « fluidité textuelle » qui ont fait l’objet de précédents travaux de la part des contributeurs5. Du point de vue des approches, la réflexion sur les phénomènes de traduction est menée avec les outils de la génétique autant qu’avec les études de réception ou dans la démarche de la recherche-création. Toutes les contributions mettent l’accent sur l’acte de lecture – notamment sur la lecture comme actualisation et comme co-création – des œuvres traduites et/ou des œuvres en traduction par les artistes et les chercheurs eux-mêmes.

2Claire Placial étudie les enjeux de la mise en page imprimée et numérique des traductions bibliques. En mettant l’accent sur l’œil du traducteur et sur l’horizon d’attente visuel du lecteur, elle s’intéresse à ce qui fait qu’on perçoit et qu’on lit comme poétique tel passage de la Bible qui apparaît sur la page ou sur l’écran – verticalement, horizontalement ou par lien hypertextuel.

3La question de la mise en page de la poésie traduite – du changement d’alphabet, du sens de lecture et de la disposition graphique – est aussi au cœur de l’article de Margaux Coquelle-Roëhm qui se concentre sur l’œuvre de Jacques Roubaud et ses traductions de la poésie japonaise. À travers la notion de traduction spatiale, elle étudie la manière dont l’auteur transpose le caractère visuel de l’idéogramme dans l’espace du poème, en s’intéressant par exemple à la traduction du tanka japonais dans Mono no Aware.

4L’article de Sandra Teixeira porte sur les rapports entre traduction et intertextualité dans « babel revisited » du poète polyglotte Vasco Graça Moura, poème qui re-visite le mythe de la diversité linguistique en intégrant des mots étrangers dans le portugais. Les transferts linguistiques sont mis en rapport avec la mémoire des œuvres et des langues que le poète traducteur active par des jeux de citations dans une expérience de « transpersonalização » [transpersonnalisation].

5La question de la mémoire activée par la traduction est aussi présente dans l’article de Jessy Neau consacré à l’œuvre intermédiale de Bruno Schulz et à ses reprises par des écrivains américains contemporains appartenant à la génération de la post-mémoire qui s’interrogent sur l’effacement des traces physiques et linguistiques des cultures d’Europe centrale et orientale d’avant-guerre. La traduction en anglais d’une nouvelle polonaise de Schulz devient le support découpé, évidé et recomposé d’une œuvre nouvelle : Tree of codes de Jonathan Safran Foer, qui met en évidence très matériellement la disparition des langues des ancêtres et de l’œuvre originale.

6Mathias Verger propose de dévoiler les intertextes structurant l’œuvre photo-narrative de Mario Bellatín Shiki Nagaoka : una nariz de ficción dans un article qui met au jour les « falsifications biographiques, linguistiques et iconographiques » de l’écrivain mexicain. L’œuvre et le commentaire critique se construisent dans la réversibilité joueuse des images et des langues (espagnol, français et japonais) qui font des « pieds de nez » aux lecteurs et aux lectrices.

7Enfin, dans une démarche de recherche-création, Giuseppe Sofo propose un retour critique sur son parcours théorique et artistique à partir de ses collaborations avec Myriam Suchet et Lucia Quaquarelli ainsi qu’avec l’artiste Stefania Becheanu pour l’exposition « Kantaje : de la langue aux oreilles » imaginée à partir du roman de Katalin Molnár : Quant à je (Kantaje). Inspirés par l’œuvre de Glissant, le propos théorique et les expositions de Giuseppe Sofo réfléchissent aux devenirs du texte traduit hors le livre, en particulier dans la photographie et dans l’installation visuelle et sonore, en mettant l’accent sur l’erreur dans le transfert.

8Les lignes de cohérence qui se dégagent de cette réflexion collective sont les suivantes :

91) la ligne typographique. Il s’agit d’étudier la mise en espace du transfert linguistique, qu’il s’agisse de l’installation des traductions dans un espace d’exposition ou de la question de la disposition sur la page des mots traduits et du lien entre poésie et visualité (C. Placial, S. Teixeira) ou encore de l’articulation entre traduction linguistique et diversité des graphies (M. Verger, M. Coquelle-Roëhm). Une attention particulière est accordée à l’idéogramme et à ses devenirs plastiques dans la poésie de Jacques Roubaud ou dans le récit de Mario Bellatín ainsi qu’au rapport entre les langues étrangères et le blanc typographique (C. Placial, J. Neau), ce qui permet d’interroger la rythmique du traduire.

102) le rapport entre la traduction et les pratiques de l’art contemporain (exposition, installation, performance). Sont ainsi évoquées les transformations du texte traduit hors le livre, dans une forme de « littérature exposée6 », quand les traductions deviennent des installations intermédiales dans un centre culturel de Venise et pointent avec humour les errances poétiques de la traduction-création (G. Sofo). Le livre-hapax de Jonathan Safran Foer – Tree of codes – qui se construit à partir de la traduction anglaise d’un roman de Bruno Schulz (découpée et recomposée en un nouvel objet troué de blancs) est un autre exemple d’expérimentation contemporaine des possibilités de la traduction (J. Neau).

113) la ligne poétique. La plupart des cas étudiés dans ce numéro interrogent le rapport entre la différence des langues et la poésie. Poésie, au sens de genre poétique (qui se distingue de la ligne droite de la prose : C. Placial, S. Teixeira, M. Coquelle-Roëhm) et poésie au sens de poïen, de création-fabrication, d’un faire à l’origine de l’œuvre que la traduction retrouve et réactive. Que traduit le traducteur ? Le geste créateur lui-même, la capacité créatrice, d’où l’idée que la traduction est aussi création.

124) la ligne photographique. Les exemples d’iconotextes et d’exposition sont l’occasion de questionner le devenir-image de la langue et de jouer d’effets de réversibilité, notion qui renvoie autant à la logique photographique qu’à la logique traductive (M. Verger, G. Sofo). La réversibilité produit une forme de « vacillement visuel » et un « recul des signes » (R. Barthes) visuels et textuels.

135) Enfin, ces contributions qui étudient les phénomènes de traduction en contexte intermédial mettent en question l’idée d’original – d’œuvre originale et de langue originale – et partant, elles mettent en crise le statut ancillaire dans lequel la traduction est d’ordinaire maintenue. Qu’il s’agisse du recul de l’original, qui va parfois jusqu’à sa disparition, de sa stratification ou de sa disparition, l’original perd de son unicité et de son isolement : il perd et il « gagne » par les transferts linguistiques et intermédiaux, et ce gain est à la fois quantitatif7 et qualitatif. Les articles invitent à reconsidérer l’idée convenue de « perte » dans la traduction en en faisant le lieu d’une réflexion sur le caractère vulnérable et mouvant de l’œuvre, prolongeant l’hypothèse faite par Tiphaine Samoyault d’une traduction comme « brouillon postérieur de l’œuvre », qui permet de « prendre en charge au moins deux questions : celle de l’imperfection des traductions, toujours à refaire, toujours reprises dans le temps, et celle de l’imperfection des œuvres elles-mêmes, rendues au multiple et à l’inachèvement8 ». Non seulement les phénomènes de traduction font apparaître la vulnérabilité de l’original mais encore ils contribuent à son inventivité et à sa potentialisation créatrice. En témoignent les nombreux jeux produits par les transferts linguistiques et intermédiaux : jeux d’anagrammes, de troncature, d’inversion et de recomposition, jeux bibliques et oulipiens sur le blanc et la lettre, jeux sur le sens (la direction et la sémantique) de la lecture, paréidolie des images et lettres. L’étonnant Tree of codes de Jonathan Foer Safran peut fonctionner comme un symbole du double jeu des transferts linguistiques entre perte et gain, entre vulnérabilité et potentialisation créatrice, guidant la réflexion collective.

Notes

1 Irina Rajewksy traduit l’expression « termine-ombrello » d’Umberto Eco pour désigner le foisonnement des définitions de l’intermédialité rangées sous ce terme. Irina Rajewsky, « Le terme d’intermédialité en ébullition : 25 ans de débat », dans Anne Debrosse et Caroline Fischer (dir.), Intermédialités, SFLGC/Lucie éditions, Nîmes, 2015, p.28.

2 Gaëlle Loisel et Fanny Platelle, « Introduction », Traduction et transmédialité (XIXe-XXIe siècles), Paris, Lettres modernes Minard, 2021, p.7. Sur la variété des pratiques intermédiales, voir Irina Rajewsky, « Le terme d’intermédialité en ébullition : 25 ans de débat », op.cit., p. 35-36.

3 Yves Citton, Médiarchie, Paris, Seuil, 2017.

4 L’iconotexte est « cette unité indissoluble de texte(s) et d’image(s) dans laquelle ni le texte ni l’image n’ont de fonction illustrative ». Michael Nerlich, « Qu’est-ce qu’un iconotexte ? Réflexions sur le rapport texte-image photographique dans La Femme se découvre d’Évelyne Sinnasmy », dans Alain Montandon (dir.), Iconotextes, Clermont, Orphys, 1990, p.268.

5 Sur la « fluidité textuelle » [fluidità del testo], voir Giuseppe Sofo I sensi del testo: Scrittura, riscrittura e traduzione, Rome, Novalogos, 2018. Sur la « mouvance », Margaux Coquelle-Roëhm, L’espace du poème chez Jacques Roubaud : mouvance, mémoire, méditation, Thèse de doctorat, Université de Poitiers, 2022.

6 Olivia Rosenthal et Lionel Ruffel (dir.), La littérature exposée. Les écritures contemporaines hors du livre, Littérature, 2010/4, n°160. DOI : 10.3917/litt.160.0003. URL : https://www.cairn.info/revue-litterature-2010-4-page-3.htm

7 Comme dans l’expression de David Damrosch à propos de la littérature mondiale qui « gagne à être traduite » :  “World literature is writing that gains in translation”. David Damrosch, What is World Literature?, Princeton University Press, Princeton, 2003, p.289.

8 Tiphaine Samoyault, « Vulnérabilité de l’œuvre en traduction », Genesis [En ligne], 38 | 2014, mis en ligne le 29 juin 2016, consulté le 11 mars 2024. URL : http://journals.openedition.org/genesis/1286 ; DOI : https://doi.org/10.4000/genesis.1286.

Pour citer ce document

Par Aurélie Moioli, «Introduction. L’original en question. Langues et traduction en contexte intermédial», Cahiers FoReLLIS - Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l'Image et de la Scène [En ligne], L’original en question. Langues et traduction en contexte intermédial, Revue électronique, mis à jour le : 27/08/2025, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=1543.

Quelques mots à propos de :  Aurélie Moioli

Aurélie Moioli est maîtresse de conférences en littérature générale et comparée à l’Université de Poitiers et membre du FoReLLIS (UR 15076). Ses recherches portent sur les rapports entre écritures de soi et plurilinguisme depuis le XIXe siècle.

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