Les échos de Babel chez le poète-traducteur Vasco Graça Moura

Par Sandra Teixeira
Publication en ligne le 27 août 2025

Résumé

A prolific poet and translator, as well as novelist and essayist, Portuguese author Vasco Graça Moura (1942-2014) has composed a demanding body of work that never ceases to rethink itself in its relationship with the world, authors, the arts, the languages and the reader. Starting with the poem "babel revisited", which dialogues with the two models of Luís de Camões (16th c. poet) and Fernando Pessoa (1888-1935), we'll see how Vasco Graça Moura integrates his work as a translator at the heart of the poetic fabric: rhythm, more than just a simple transposition from one language to another, a chosen and deliberate cohabitation with the foreign, but also the voice of a poetic "I" recounting the world and the muses that inhabit it, the process of poetic creation transforms Babel into a vast territory, a place of all kinds of duplication.

Poète et traducteur prolifique, mais aussi romancier et essayiste, l’auteur portugais Vasco Graça Moura (1942-2014) a composé une œuvre exigeante qui ne cesse de se repenser elle-même dans son rapport au monde, aux auteurs, aux arts, aux langues ou encore au lecteur. À partir du poème « babel revisited », qui dialogue avec les deux modèles que sont Luís de Camões (poète du XVIème s.) et Fernando Pessoa (1888-1935), nous verrons comment Vasco Graça Moura intègre son travail du traducteur au cœur du tissu poétique : rythme, plus que simple transposition d’une langue à l’autre, cohabitation choisie et voulue avec l’étranger, mais aussi voix d’un je poétique qui raconte le monde et les muses qui l’habitent, le processus de la création poétique transforme Babel en un vaste territoire, lieu de tous les dédoublements.

Mots-Clés

Texte intégral

Como dirá, respondi,
Quem alheio está de si
Doce canto em terra alheia?
[« je répondis : Que pourrait
Chanter en terre étrangère
Un étranger à soi-même ? »]

Luís de Camões, La poésie lyrique. Une anthologie bilingue portugais-français.
Trad. du portugais par Maryvonne Boudoy et Anne-Marie Quint,
Bordeaux, L’Escampette, 2001, p. 52-53.

1Comme l’affirme Rémy Porquier, « un certain nombre de textes littéraires […] présentent des espaces ou des épisodes à caractère hétéroglossique, c’est-à-dire évoquant des univers de langage autres, des langues autres, des échanges exolingues ; où la matière même du récit comporte une telle composante langagière explicite »1. De « l’hétéroglossie ponctuelle »2 à la cohabitation répétée de plusieurs langues au sein d’une œuvre, en passant par l’usage de xénismes3, l’entremêlement des langues dans les textes littéraires assume ainsi des formes très diverses. Celui-ci peut non seulement ouvrir un espace propice aux échanges interculturels, mais aussi interroger sur l’objectif de l’inscription d’un mot étranger dans la matérialité du texte, qui différera selon que ce mot a ou non un équivalent dans la langue d’écriture de ce même texte. Cette altérité « explicite » qui s’affirme d’emblée comme telle lorsque, dans un texte, le lecteur identifie l’utilisation de plusieurs langues, même s’il ne les comprend ou parle pas, cohabite ainsi avec une dimension beaucoup plus implicite, d’autant plus quand l’auteur, du fait de son expérience et de son parcours, est polyglotte et traducteur. Julie Loison-Charles analyse la manière dont Vladimir Nabokov, grâce à une éducation multilingue et un cosmopolitisme assumé, transforme son bilinguisme4 en un élément caractéristique de son style :

[…] Beaucoup de travaux sur Nabokov présentent ses mots étrangers comme allant de soi puisque Nabokov était polyglotte, et donc n’en approfondissent pas l’étude. Or, si Nabokov employait de nombreux mots étrangers, ce n’était nullement le signe de son incapacité à parler et écrire uniquement anglais, bien au contraire. Le choix de Nabokov de ne pas éradiquer les mots immigrés dans ses écrits en anglais souligne leur dimension volontaire5.

2Ces mots « immigrés » sont donc bien le fruit d’un processus créatif doté d’un sens que la matérialité du texte et les indices de l’altérité, quand ils existent (italique, guillemets…), ne suffisent pas à expliquer. La démarche du poète-traducteur portugais Vasco Graça Moura6, même si elle est très différente de celle de Nabokov, interroge également sur le sens que le maniement des langues étrangères assume dans une œuvre dont le traducteur, même lorsqu’il écrit ses propres poèmes, n’est jamais absent. En choisissant Shakespeare, Pétrarque, Dante, Ronsard, ou encore Villon, Garcia Lorca, Racine, Corneille, Molière ou Rilke, V. Graça Moura s’impose le défi de ne traduire que des œuvres écrites en vers et en rimes, format qu’il conserve dans ses traductions. Sur la couverture, son nom apparaît comme celui de l’auteur ; ses traductions intègrent donc sa bibliographie au même titre que ses autres ouvrages et imprègnent de manière privilégiée le vaste champ des allusions, des citations et des parodies auquel nous confronte sa poésie, qui, parallèlement, questionne ironiquement le réel et transfigure les aspects autobiographiques. Si la traduction est pour V. Graça Moura une expérience de la « transpersonnalisation » [transpersonalização]7, elle l’est aussi pour le lecteur, quand le poète polyglotte s’amuse à mélanger les langues aux références intertextuelles plus ou moins explicites. Nous analyserons la manière dont V. Graça Moura conçoit son travail de traducteur, puis nous verrons comment le poème « babel revisited »8 confronte le traducteur à ses propres limites : rythme, plus que simple transposition d’une langue à l’autre, cohabitation choisie et voulue avec l’étranger, mais aussi voix d’un je poétique qui raconte le monde et les muses qui l’habitent par le recours à la voix d’autres auteurs, le processus de la création poétique transforme Babel en un vaste territoire, lieu de tous les dédoublements.

Traduire pour dompter Babel ?

3« En bloquant la construction de la Tour de Babel, Dieu amena l’homme à inventer la traduction » : c’est ainsi que V. Graça Moura tire la leçon de la malédiction divine9. Condition de la diversité des langues et justification du métier de traducteur, Babel apparaît chez lui comme la métaphore féconde d’une expérience qui modèle, en quelque sorte, son parcours de lecteur et de poète. Loin d’y signifier le chaos ou l’arrogance humaine, le sens de Babel serait avant tout à trouver dans la manière dont la traduction, dans les jeux linguistiques qu’elle exploite ou qu’elle engendre, nous confronte à ses propres limites et à ses multiples visages. Cindy Lefebvre-Scodeller, à travers le témoignage de plusieurs écrivains-traducteurs, identifie des écrivains pour lesquels écrire et traduire ne sont qu’une seule et même activité, quand d’autres instaurent une frontière bien étanche entre ces deux types d’écriture. Elle repère ainsi trois types d’influences entre « écriture première » et « écriture traductive » : on peut soit reconnaître dans une traduction le style de l’écrivain, soit ne pas reconnaître celui-ci dans les textes qu’il traduit, soit, enfin, repérer une influence mutuelle entre les deux types d’écriture10. Il nous semble que V. Graça Moura, pour qui écriture et traduction se complètent, évolue dans cet entre-deux de l’influence mutuelle. En effet, l’auteur définit sa pratique de la traduction comme un type d’« hétéronymie », tant et si bien qu’il considère la traduction comme un « plagiat légitimé » : il se réapproprie l’œuvre sans masquer l’auteur original, mais en assumant pleinement, explicitement, la responsabilité du texte en portugais et des choix qui se sont imposés à lui. V. Graça Moura traducteur est comme un hétéronyme de V. Graça Moura poète, plagiaire des auteurs qu’il traduit tout en restant lui-même auteur, et qui se met à développer des techniques, des images qu’on ne trouve pas chez V. Graça Moura poète. Il va même jusqu’à affirmer que c’est l’original qui trahit le texte traduit, et non l’inverse :

J’ai l’habitude de dire que chez moi le traducteur est une sorte d’hétéronyme. C’est ce qui normalement déclenche la volonté de recourir à des schémas prosodiques, rythmiques, métriques, que je n’utilise pas dans mes textes. Je cherche à cerner un tissu culturel qui est celui de la création littéraire portugaise dans les textes que je traduis, et je pousse le radicalisme au point de dire que dans la traduction c’est l’original qui trahit, et non la traduction qui trahit l’original11.

4V. Graça Moura est ainsi guidé par un modèle de traduction idéale, paradoxale et irréalisable :

traduire correspond à une proposition qui tend à échouer dans l’exacte mesure de ses ambitions plus vastes : il s’agit d’écrire un texte qui idéalement devrait permettre à l’auteur du texte original, si, par hypothèse, celui-ci avait perdu la mémoire éventuelle qu’il aurait du texte, de le reconstituer intégralement à partir du texte traduit. J’ai énoncé une impossibilité qui aspire cependant à exprimer l’équilibre très difficile entre littérarité et littéralité qui, dans une telle perspective, devrait configurer le but ultime, le désir idéal de la proposition de traduction comme une forme plus noble et explicite de plagiat légitimé12.

5La fidélité n’est donc pas comprise comme un calque, une copie conforme et littérale du texte original, mais comme une équation fondée sur les textes lus et les instruments techniques qui font surgir la conscience de leurs possibilités, l’essentiel étant de maintenir la justesse des rapports entre les éléments, afin de parvenir à configurer, selon le mot de João Almeida Flor, « le timbre de la voix »13. Motivé par la difficulté de retrouver un équivalent rythmique, V. Graça Moura prend à contre-pied l’un des problèmes les plus débattus de la traduction – la traduction-trahison, inévitablement infidèle au texte original. Ce qui peut avoir l’air d’une simple boutade insiste sur la production qu’est toute traduction. Si le texte original trahit le texte traduit, c’est aussi parce que seule la confrontation avec le texte original peut révéler précisément les failles éventuelles de la traduction, et en exposer également les trouvailles qui sont parvenues à résoudre les problèmes qu’elle a pu poser au traducteur. Et V. Graça Moura ne se contente pas d’affirmer cette « trahison ». Il la montre, l’assume, en publiant toujours, à de très rares exceptions près, sa traduction accompagnée de la version originale du texte. La trahison n’a de sens qu’en tant qu’elle révèle le processus dynamique de l’écriture, les parades trouvées par le traducteur, et par là même les contradictions de l’acte de création : s’éloigner du texte pour mieux s’en rapprocher et, surtout, intégrer l’œuvre traduite dans le « tissu culturel » de la tradition portugaise14. V. Graça Moura définit le travail du traducteur comme un « corps à corps », un « acte de perfectionnement intérieur », une possibilité de mêler connaissance de soi et connaissance de l’autre15. Il s’agit toujours pour lui de rester le plus fidèle possible au rythme, à la prosodie, aux mètres et aux rimes – par exemple, affirme-t-il, traduire Racine impliquait l’utilisation de l’alexandrin, un type de vers pourtant peu cultivé au Portugal, mais essentiel à la respiration du texte racinien et adaptable, selon l’auteur, à la langue portugaise16. Dans la préface à la traduction des Amours de Ronsard, V. Graça Moura évoque encore la difficulté de penser le français en termes de « traduction » : il s’agit de « la langue étrangère que [sa] génération a le mieux apprise », et cette parenté des deux langues constitue paradoxalement un obstacle à la traduction parce que, explique le poète, sa génération a perdu l’habitude de considérer le français « en termes de traduction »17. Le traducteur est donc sans cesse amené à réinventer sa propre langue en habitant celle de l’autre et en montrant au lecteur comment il l’habite. La traduction est ainsi un processus plutôt qu’un résultat, comme le définit Henri Meschonnic à travers le terme de « relation » :

La traduction est cette activité toute de relation qui ne permet mieux qu’aucune autre, puisque son lieu n’est pas un terme mais la relation elle-même, de reconnaître une altérité dans une identité. La traduction est cette activité où s’inverse le caché et le montré. Le montré, en apparence, est la version d’un texte. Le caché, y compris pour le traducteur, est l’ensemble indistinct des idées sur le langage, sur ce qui est littéraire ou non, sur ce qui est propre à une langue et à l’autre, et qui peut ou ne peut pas passer, sans que le critère soit ailleurs que dans l’histoire de cette relation, et dans le point de vue qu’elle a sur elle-même. C’est-à-dire le point de vue qu’en a le traducteur. Ainsi ce que montre avant tout la traduction, c’est le traduire. Un mode de relation entre une identité et une altérité18.

6Plutôt que d’opposer le je et l’autre, la traduction met en avant la relation qui les anime, tout comme elle montre explicitement ce qui est apparemment implicite : le « traduire », les mouvements de la traduction plutôt que leur but. C’est-à-dire que la traduction montre son altérité avant de montrer son identité, comme si elle aspirait à suggérer tout ce qu’elle aurait pu être, tout ce qu’elle avait failli être avant que le traducteur ne choisisse définitivement les termes de son texte. Ce langage à la fois lui-même et double existe par ce débordement du caché sur le montré, du montré sur le caché, à travers lequel V. Graça Moura joue aussi à cache-cache avec son lecteur.

7L’essayiste João Barrento, également traducteur de poésie, insiste sur la manière dont la traduction lie le traducteur à la mémoire de sa langue, car le processus dont la traduction est le fruit instaure une troisième réalité :

dans cette nouvelle réalité textuelle s’exprime une troisième voix, que je définirais, pour l’instant, comme la mémoire (multiple, stratifiée) de ma langue et de sa tradition poétique, ou ma perception inconsciente de celles-ci […] Cette troisième voix, dans la situation schizophrène de la traduction, rencontre toujours, nécessairement, la voix de l’autre – une voix de sirène, si souvent objet de séduction et source d’artifices et de simulacres, parce qu’elle me dévie de mon chemin, qui ne peut qu’être, dans l’écriture, celui de la mémoire de ma langue. L’écrivain-traducteur, et particulièrement le traducteur de poésie, est un scribe assujetti à la dictature d’un autre, se dédoublant entre l’appel de cet autre et la recherche d’une langue oubliée, et parfois enterrée, de sa propre tradition19.

8Entre deux langues, deux cultures, la voix modelée par l’expérience de la traduction ne doit pas trahir le passé de la langue traduisante. Elle doit être le gage d’une perduration de la mémoire oubliée, reconquise à travers des textes que la voix de l’autre (dans la langue traduite) fait émerger. Le média de la traduction permet ainsi au poète de renouer avec la tradition de sa langue, qu’il découvre comme autre, tout comme il révèle comme autre sa propre langue lorsqu’il la met en contact avec d’autres langues étrangères au sein d’un même poème. Pour un poète-traducteur aussi prolifique que V. Graça Moura, la recherche d’équivalences d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, finit par créer un univers référentiel où les langues se côtoient dans leur identité et leur altérité, où les mots, les syntaxes, les rythmes cohabitent. À tel point que de nombreux mots étrangers, parfois récurrents, sont souvent employés dans ses poèmes en portugais ; des citations en langue étrangère, isolées dans les épigraphes ou intégrées aux poèmes ou aux titres de ces derniers, V. Graça Moura donnant ainsi l’image littérale et concrète de l’échange intertextuel et poétique qu’implique ce processus de dédoublement de la voix du je20. Ces inclusions linguistiques, ou alternance codique21, jouent pour Oswald Ducrot le rôle de connotations :

Tout texte linguistique comporte une expression (le signifiant) et un contenu (le signifié). Un langage est connotatif lorsque le signifiant est déjà un langage, lorsqu’il comporte lui-même une expression et un contenu. Supposons que, dans une conversation en français, j’intercale une expression étrangère, alors que je dispose d’une expression française aussi commode ; le fait même d’utiliser une langue étrangère devient alors signifiant […] Ce qui est significatif, ce n’est pas [chez Stendhal par exemple] le mot italien lui-même, mais le fait de l’employer22.

9L’inclusion linguistique relève donc du « surplus » de sens qui, comme le montre Catherine Kerbrat-Orecchionni23, est caractéristique de la connotation. Et ce « surplus » peut être de nature diverse, tout comme le sont les signifiants et signifiés de connotation. Le fait d’employer une langue, ou un mot étranger de façon récurrente révèle les obsessions de l’auteur, son bagage culturel. Ainsi l’atteste encore l’expression cosa mentale souvent reprise par V. Graça Moura pour évoquer la dimension réflexive de l’art et de l’écriture, dans la lignée du concept fondé par Léonard de Vinci. À la fois « expression » et « contenu », selon les mots de Ducrot, le mot étranger, dont la fonction est assignée dans une langue donnée, devient un autre langage lorsqu’il intègre un texte écrit dans une autre langue. Si le fait d’employer un tel mot est plus significatif que le mot lui-même, c’est parce qu’il faut s’interroger avant tout sur la nature et la raison de ce mouvement, de ce déplacement. Et celui-ci peut être rattaché à la « force » qui, pour H. Meschonnic, est l’élément à traduire dans un texte. Ici, cette « force »24 est justement l’élément à ne pas traduire, ou plutôt à traduire par le fait même de ne pas traduire le mot étranger par le mot dont on dispose dans notre langue. Dans certains cas, cette « force » intègre une dimension ludique ou surgit pour dévoiler une intention ironique ; le poète aurait pu utiliser l’équivalent de l’expression portugaise, mais il s’amuse à jongler avec des sons, des mots, des expressions qui parfois traduisent plus précisément, plus synthétiquement ou plus rythmiquement que leur équivalent portugais ce que le poème cherche à dire.

10J. Loison-Charles analyse les diverses manières dont, chez Nabokov, le mot étranger est annoncé et/ou expliqué, tout en insistant sur la liberté d’interprétation qu’il laisse au lecteur :

L’arrivée du mot étranger peut donc être préparée de manière verbale ou typographique pour le lecteur, qui n’aura plus qu’à se mettre en quête du sens. Celui-ci est parfois donné par une explication mais, plus souvent, il est fourni par le biais d’une traduction […] Le mot étranger est donc une brèche dans le texte que l’auteur ouvre au lecteur qui peut inscrire le sens qui lui semble plus approprié et qui lui vient à l’esprit grâce à l’inscription sensorielle du mot étranger ou grâce à ses connaissances linguistiques antérieures. Ce n’est que la subjectivité du lecteur qui arrêtera un sens, et celui-ci variera d’un lecteur à l’autre, révélant une fois encore l’aspect palimpsestueux du texte. Donc, le lecteur, qu’il soit monolingue ou polyglotte, trouve dans le texte sa place personnelle grâce au mot étranger qui laisse sur la page un blanc sémantique […] 25.

11Si l’analyse concerne ici le roman et la pratique d’écriture très spécifique de Nabokov, elle fait écho au travail de V. Graça Moura, qui peut donner au lecteur les outils pour interpréter le surgissement des langues étrangères dans le poème, ou laisser le lecteur libre d’identifier, de chercher ou non la source de ces mots, et amener surtout celui-ci à goûter à la richesse sensorielle de ces mélanges.

La langue babélique du poème : entre langues étrangères et références intertextuelles

12La « troisième voix » évoquée par J. Barrento, associée au jeu de la référence et au travail combinatoire du poème, face à un puzzle que le lecteur doit recomposer et parfois (re)traduire, apparaît par exemple chez V. Graça Moura dans le poème « babel revisited » (voir annexe). S’il fait explicitement référence à l’épisode biblique de la tour de Babel26 et à ses lieux communs, le poème se double dès les premiers vers d’une autre référence au célèbre poème de Luís de Camões, « Sôbolos rios que vão », également connu sous le titre « Babel e Sião »27. Camões y glose le psaume 136, ce chant des Hébreux qui se souviennent de Sion, une colline de Jérusalem souvent utilisée de façon métonymique pour désigner la ville28 ; ils en ont été chassés par les habitants de Babylone, dont ils souhaitent la ruine. Camões fait de l’opposition de ces deux lieux la métaphore de sa propre expérience : divisé entre ce qu’il a été et ce qu’il est, il exprime la nostalgie d’un temps passé, associé au bonheur, et la tristesse du temps présent, associé au malheur. Il y évoque un sentiment de renonciation et l’impossibilité de continuer son chant (comme dans le psaume, il accroche sa flûte à l’arbre) ; V. Graça Moura résume le sens général de ce poème complexe à partir de l’image de la palinodie, ou rétractation, par laquelle Camões, à un moment donné du poème, réoriente le chant profane « a lo divino » :

Ainsi, à la flûte succède la lyre dorée, à l’instrument approprié à l’expression de la pulsion des sens et de la sensualité, tout autant qu’à la provocation de la métamorphose orphique, se substitue l’instrument à cordes d’Apollon, sur un registre purement intellectuel et propre à amorcer un chant à la divinité. On abandonne tout ce qui a à voir avec le plaisir, le Mal et même la patrie terrestre […] pour rechercher, par la rétractation palinodique, le chemin qui mène métaphysiquement à la Jérusalem céleste, à la patrie divine, au Bien suprême qui offre le salut individuel. Camões [fait] allusion à Babel comme confusion et à la signification de Jérusalem comme « ville de paix »29.

13La thématique du chant, tout comme la dualité entre le sacré et le profane, traversent les 365 vers du poème de Camões. Objet de nombreuses interprétations, du fait, notamment, de l’influence des théories platonicienne et aristotélicienne ou de la date de composition du texte – V. Graça Moura lui-même a consacré de nombreuses études à ce poème en particulier et à l’œuvre de Camões en général –, ce poème de Camões est un modèle, voire un contre-modèle, auquel V. Graça Moura se mesure ironiquement. Loin de vouloir le copier, il s’en nourrit pour faire entendre sa propre voix et sa propre expérience sur un registre ironique : « je ne compare pas babylone au mal présent et / j’ignore tout de sion, en termes personnels, / si ce n’est par des redondilhas interposées […] ». Le ton est donné : Babel n’est plus l’image empreinte de religiosité, de remords et de nostalgie qui dominait chez Camões, mais figure à présent toutes ces muses qui habitent le poète, venues de toutes les pratiques artistiques qui inspirent sa création : « l’important était qu’elles vinssent / au son de la flûte, au son de la lyre, au son / de tout autre instrument ou d’aucun, d’un déclic […] ». V. Graça Moura joue avec les allusions à Camões et l’attitude du je poétique que celui-ci dépeint, en reprenant certains des termes qu’il emploie30, en citant les vers de Dante (v. 26-35) pour figurer le désespoir du je poétique. Les vers 34-35 « (ricordarsi del tempo felice nella miseria, ohimé!, nessun maggior dolore) » renvoient en effet implicitement à La Divine Comédie, que V. Graça Moura a traduite et qu’il connaît donc intimement. La citation en italien, intégrée au poème sans guillemets ni italique, illustre la thématique générale du poème de Camões31 – notons d’ailleurs que Camões, lui, intègre dans son poème deux vers en espagnol adaptés du poète Boscán. Le poète transforme le contrepoint entre passé et présent illustré chez Camões en une matière malléable à merci, qui persiste dans la déconstruction du mythe de Babel et de sa signification sacrée (v. 40-47). C’est comme si V. Graça Moura procédait à l’inverse de Camões : au lieu de réorienter le chant vers les sphères célestes, le poète moderne le redirige vers la terre, en nous ramenant au quotidien de notre condition humaine. En illustrant ironiquement la « confusion de babel » qu’il évoque, en illustrant littéralement la dissonance et la résonance des langues, lorsqu’il mélange le portugais, l’anglais et l’italien, V. Graça Moura subvertit les modèles pour tirer une nouvelle leçon du mythe. Babel est ici l’image d’un appel à une auto-contemplation qui ne se perd ni dans le passé, ni dans l’attente d’une Jérusalem céleste, mais s’affirme ancrée dans le moment de l’écriture. En niant la leçon de Camões, qu’il paraphrase cependant (le poète ne s’assoit pas sous un saule et ne joue aucune musique empreinte de nostalgie, contrairement à ce que décrivent le psaume et le poème de Camões), V. Graça Moura fait de Babel la métaphore de ce moment où l’homme (et plus encore le poète), seul, doit être attentif aux voix qui l’habitent, et non à celles qui le détourneraient du présent en l’orientant vers un temps révolu, inatteignable, ou alors vers un temps futur, hypothétique ; la combinaison des voix, des sons, peut alors se résoudre par la technique poétique, comme l’affirme le début du poème. C’est ainsi que V. Graça Moura revisite à la fois le mythe de Babel et la tradition littéraire portugaise en y posant un nouveau jalon et en dialoguant avec un autre monstre sacré de la mémoire poétique portugaise : Fernando Pessoa. Plusieurs de ses hétéronymes sont plus ou moins explicitement convoqués : le titre « babel revisited » évoque d’emblée Álvaro de Campos, auteur du poème « Lisbon revisited » (dont existent deux versions, l’une datée de 1923, l’autre de 1926)32, dans lequel l’identité d’un je poétique qui ne se reconnaît plus apparaît pulvérisée entre la ville de son enfance et l’image de lui-même que lui renvoie la ville, entre réminiscences et déambulations métaphysiques ; cet hétéronyme réapparaît de manière beaucoup plus implicite dans les vers 54-55, mêlé, il nous semble, à une réminiscence de l’hétéronyme Ricardo Reis. En effet, la référence aux lys et aux roses rappelle « Poème de chanson sur l’espérance » [« Poema da canção sobre a esperança »], dans lequel le je poétique évoque le pouvoir de l’imagination – à défaut de recevoir les fleurs désirées, il doit se contenter de la volonté que l’on a de les lui donner33 – tandis que la référence aux « pieds nus » peut rappeler l’incipit d’une ode de R. Reis, « Le rythme antique aux pieds nus accordé… » [« O ritmo antigo que há em pés descalços… »]34.

14Quoi qu’il en soit, le détour par Á. de Campos permet d’élucider le dédoublement linguistique du titre du poème de V. Graça Moura, dans lequel le poète s’adresse ironiquement à Camões par la voix de l’hétéronyme de F. Pessoa – qui s’affirmait d’ailleurs lui-même comme un « Supra-Camões » en puissance35… L’inscription de mots en langue étrangère nous semble ici exploitée pour renforcer cette ironie du poème et le paradoxe de ce je poétique flottant dans un espace incertain, entre les cieux et la terre, entre rêve et réalité, entre espoir et désespoir, la fin du poème maintenant le je poétique dans un espace intermédiaire où l’aporie du chant n’est pas résolue (v. 53-62). En effet, les mots en anglais, downstairs, darling, / yes, yes, renforcent l’attitude nonchalante d’un je poétique dépouillé de tout, qui aurait définitivement abdiqué d’un espoir dans les sphères célestes (et appelle l’être aimé à faire comme lui et à regarder « ici-bas » …). Nous notons d’ailleurs que la juxtaposition du mot portugais et de sa traduction en anglais renforce une confusion que le je poétique dit pourtant vouloir éviter. Les xénismes s’invitent également dans le texte sous la forme de trois citations indirectes : celle de Dante, déjà évoquée ; l’expression suspensions of disbelief, qui renvoie à la notion de « suspension de l’incrédulité » développée par Coleridge et qui est citée dans le texte au milieu de l’énumération de tous les procédés techniques que le poète a à sa disposition pour continuer à chanter  ; et miserere, miserere (« Prends pitié ») qui, en renvoyant au premier mot du psaume 50, renforce le paradoxe d’un je, cheminant toujours sans savoir vraiment vers où ses pas le mènent, et invoquant une pitié divine qu’il désavoue pourtant dès le début du poème.

15La manière dont le poème « babel revisited » associe la métaphore de Babel à l’entremêlement des langues étrangères et des références intertextuelles nous a semblé ouvrir une réflexion féconde sur la traduction comme espace intermédial. Chez V. Graça Moura, poésie et traduction se modèlent l’une l’autre, à l’image de ces langues contagieuses qui envahissent le discours. En mettant en scène la Babel de Camões médiée ironiquement par le regard d’Á. de Campos, le texte peut être lu comme l’illustration de ce lieu de tension et d’activité permanente d’un poète-traducteur qui interroge ses pratiques, même (et surtout ?) quand il choisit de ne pas traduire ce qu’il emprunte à d’autres langues, ou de ne pas identifier ce qu’il emprunte à d’autres auteurs – des causes différentes produisant à peu près le même effet, à savoir une langue dont le sens est renforcé par la connotation d’une langue et/ou d’une voix autre. Dans cet entre-deux à la fois existentiel et technique, à travers l’expérience biblique de l’exil transposée dans « babel revisited », le travail du poète et du traducteur se révèlent comme le lieu d’un dédoublement permanent entre celui que l’on est et celui dont on endosse le corps et la voix en y imprimant son propre timbre. Entre poésie « babélique » et Babel poétique, V. Graça Moura inscrit le lecteur dans une polyphonie féconde qui aide à (re)penser le rapport aux modèles.

Annexes

babel revisited

não comparo babilónia ao mal presente e
nada sei de sião, em termos pessoais,
a não ser por interpostas redondilhas. depois,

sempre deixei que por cá viessem aquelas
humanas figuras e tentassem alterar-me à sua vontade,
algumas vezes propondo-me a mentira em série

e outras vezes a verdade capciosa. a mim, tanto fazia, o importante era virem
ao som da flauta, ao som da lira, ao som
de qualquer outro instrumento ou de nenhum, do clic de um disparador, do

silvo de um berbequim, do simples marulhar da natureza sussurrante
numa página mais ou menos manipulada nos seus meandros,
enquanto me chamavam imaturo, me arremessavam sião, tiravam fotografias

e me pediam bastante movimento. e eu ia assobiando
entre os corais da alma e as marcas de água, os lutos e seus filamentos
incandescentes, e fiz-lhes a vontade a contrapor ontem e hoje

e tudo o mais que se quisesse, ecos, espelhos, sarças íntimas,
reverberações e rotinas, os crepúsculos que iam sendo inventados
entre a tábua rasa e a reminiscência, perfumadas

suspensions of disbelief, cúmplices partilhas de códigos
e melismas… nessa bigorna inútil tudo vibrava à martelada
e para babel ressoar melhor na dissonância o verbo fez-se contraposição,

oposição, proposição, transposição, deposição (ricordarsi del tempo
felice nella miseria, ohimé!, nessun maggior dolore).
entretanto tentei explicar a toda a gente que eu cá não sou assim

de tão abomináveis desgostos e nunca quis atravessar as nuvens
trepando a uma torre, nem esperei o dom das línguas
e muito menos a confusão a partir delas, cá em baixo, downstairs, darling,

yes, yes, donde mana matéria a quanto mal o mundo cria
e onde nos vamos perdendo em traduções e paráfrases do mundo
e citações e excitações do remorso. babel não faz o frete a deus

e deixa o homem desarmado: ele nem quer a mais alta torre,
nem perde a vida por delicadeza, não ata nem zigurata, não trepa
nem sai de cima: ele deixa-se ficar para ali, miserere, miserere,

limita-se a esperar que a noite chegue e vai ouvindo samba,
sem grandes sobressaltos, sem grandes crueldades,
e pede mais qualquer coisinha. é para isso que há subsídios,

compadrios, trepidações. no mundo como vontade e representação,
na confusão de babel, meditativo e melancólico, irónico e literário,
ah, maria, maria, eu vou descalço a imaginar-me em lírios às mãos cheias

e flores de púrpura espalhando-se no caminho, por entre as sombras.
ninguém quer saber de sião nem de músicas celestiais,
ninguém se senta, ninguém chora, ninguém contempla os salgueiros,

e se alguém ainda se abriga, abriga-se sem objecções de consciência,
encolhido entre arbustos e embustes, já nem sequer espalha tristes
palavras ao vento.
 

babel revisited

je ne compare pas babylone au mal actuel et
personnellement, j’ignore tout de sion,
si ce n’est par des redondilhas36 interposées. et puis,

j’ai toujours autorisé ces humaines figures
à m’approcher et à tenter de me transformer à leur guise
en me proposant tantôt des mensonges en série

tantôt la vérité captieuse. cela m’était égal, l’important était qu’elles vinssent
au son de la flûte, au son de la lyre, au son
de tout autre instrument ou d’aucun, d’un déclic,

du sifflement d’une perceuse, du simple clapotis de la nature susurrante
sur une page plus ou moins manipulée dans ses méandres,
tandis qu’elles me qualifiaient d’immature, qu’elles me jetaient sion à la figure, qu’elles me photographiaient

et me demandaient de bouger souvent. et moi, je sifflotais
entre les coraux de l’âme et les traces d’eau, les deuils et leurs filaments
incandescents et j’exauçai leurs souhaits, en faisant le contrepoint entre hier et aujourd’hui

et entre tout ce qu’elles voulaient, échos, miroirs, barbelés intimes,
réverbérations et routines, les crépuscules peu à peu inventés
entre la table rase et la réminiscence, d’odorantes

suspensions of disbelief, des partages complices de codes
et de mélismes… sur cette enclume inutile tout vibrait au son du martèlement
et pour que babel résonne mieux dans la dissonance le verbe s’est fait contestation,

opposition, proposition, transposition, déposition (ricordarsi del tempo
felice nella miseria, ohimé!, nessun maggior dolore).
entretemps j’ai essayé d’expliquer à tout le monde que je n’ai pas l’habitude

de ces chagrins épouvantables et que je n’ai jamais voulu traverser les nuages
en grimpant sur une tour, que je n’ai pas non plus attendu le don des langues
et encore moins la confusion qu’elles engendrent, ici-bas, downstairs, darling,

yes, yes, d’où jaillit la matière à chaque fois que le monde crée le mal
et où nous ne cessons de nous perdre en traductions et paraphrases du monde
et citations et excitations du remords. babel ne transmet pas le message à dieu

et laisse l’homme désarmé : il n’aspire même pas à la plus haute tour,
et ne perd pas non plus la vie par délicatesse, il demeure indécis, ne monte ni ne descend :
il reste là, miserere, miserere,

se limite à attendre que la nuit tombe et, pendant ce temps, écoute de la samba,
sans trop de sursauts, sans trop de cruautés,
et demande encore un petit quelque chose. c’est pour cela que les subventions existent,

tout comme les connivences, les trépidations. dans le monde comme volonté et représentation,
dans la confusion de babel, méditatif et mélancolique, ironique et littéraire,
ah, marie, marie, je m’en vais pieds nus en m’imaginant les mains chargées de lys

et de fleurs pourpres se répandant sur le chemin, parmi les ombres.
personne ne veut rien savoir de sion ni des musiques célestes,
personne ne s’assoit, personne ne pleure, personne ne contemple les saules,

et si quelqu’un s’abrite encore, il s’abrite sans objections de conscience,
coincé entre les feuillages et les mirages, et il ne sème même plus de tristes
mots au vent

Notes

1 R. Porquier, « Hétéroglossie et littérature. Quand les écrivains parlent des langues », Synergies Portugal n° 3, 2015, p. 19, URL : https://gerflint.fr/Base/Portugal3/porquier.pdf (page consultée le 10 décembre 2024).

2 P. L. Paddington, « L’hétéroglossie ponctuelle », L’étranger dans la langue, édité par Emily Eells et al., Presses universitaires de Paris Nanterre, 2013, p. 57-71.

3 Les mots étrangers qui finissent par perdre leur dimension « étrangère » en étant intégrés dans une autre langue que la leur, sont plutôt qualifiés d’« emprunts ». Pour l’analyse détaillée de ces distinctions, voir J. Loison-Charles, Vladimir Nabokov ou l’écriture du multilinguisme, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2016, URL : https://doi.org/10.4000/books.pupo.16089

4 Le terme de « bilinguisme » désigne ici l’utilisation de deux langues sans hiérarchie entre elles. Se fondant sur l’analyse du psycholinguiste François Grosjean, J. Loison-Charles montre que cette définition, qui fait se recouvrir bilinguisme et multilinguisme, ne s’attache pas au niveau de maîtrise d’une langue mais bien à la manière dont le bilingue forme « un tout indissociable », selon les mots de Grosjean. Voir J. Loison-Charles, « Introduction », Vladimir Nabokov ou l’écriture du multilinguisme, Ibid.

5 Ibid.

6 Poète et traducteur, V. Graça Moura (1942-2014) est aussi romancier et essayiste, et a notamment exercé les fonctions de député européen. Il a remporté de nombreux prix littéraires, au Portugal et à l’étranger.

7 V. Graça Moura, « Nota final », Poesia 1963/1995, Lisboa, Quetzal, 2007, p. 560-564.

8 Dans Artur Anselmo et alii, Babel sobre Babel, Lisboa, Ed. Babel, 2010, p. 113-114. Nous reproduisons le poème en annexe, accompagné de la traduction réalisée par nos soins, à laquelle notre article renverra, pour une meilleure compréhension de notre analyse. La maison d’édition Babel n’existant plus depuis plusieurs années, nous avons adressé une demande de reproduction du poème à la famille de V. Graça Moura.

9 Nous nous référons ici à un court texte inédit, écrit par l’auteur dans le cadre des rencontres littéraires organisées à l’UFR Lettres et Langues de l’Université de Poitiers en octobre 2009, autour de la thématique de Babel. Nous reproduisons ci-dessous le texte dans sa version originale, suivie de sa traduction en français réalisée par nos soins : Como é evidente, Deus é totalitário. Por isso castigou os homens que construíram a grande torre que pretendia chegar aos céus, criando as condições para que eles não conseguissem entender-se. Por isso também, uma língua única seria não só o instrumento de Deus junto dos crentes, mas ainda uma realidade perfeitamente totalitária. Diferentemente, uma língua franca pode ser a maneira de preservar os vários idiomas, as suas especificidades e as suas visões do mundo, porque estabelece umas pontes úteis entre todos eles. Aconteceu com o latim. Não se sabe se está a acontecer com o inglês. Mas pode mesmo aceitar-se que, enquanto essa língua franca não resvalar para a ideia de uma língua única "reforçada" sobretudo por interesses financeiros e mercantis internacionais, ela poderá ajudar a preservar a identidade das línguas entre as quais faz a ponte e até a enriquecê-las. De resto, acontece que, ao bloquear a construção da Torre de Babel, Deus levou o homem a inventar a tradução (V. Graça Moura). « Dieu est totalitaire, c’est une évidence. C’est pourquoi il punit les hommes qui construisirent la grande tour qui aspirait à toucher les cieux, en faisant en sorte qu’ils ne parvinssent pas à s’entendre. C’est pourquoi, également, une langue unique serait non seulement l’instrument de Dieu auprès des croyants, mais encore une réalité parfaitement totalitaire. Autrement, une langue véhiculaire peut être le moyen de préserver les diverses langues, leurs spécificités et leur vision du monde, parce qu’elle établit des ponts utiles entre toutes. C’est ce qui arriva avec le latin. Nous ne savons pas si la même chose se passe actuellement avec l’anglais. Mais on peut néanmoins admettre que, tant que cette langue véhiculaire ne dérapera pas vers l’idée d’une langue unique « renforcée » surtout par des intérêts financiers et mercantiles internationaux, elle pourra non seulement aider à préserver l’identité des langues entre lesquelles elle sert de pont, mais encore les enrichir. Du reste, il advint que, en bloquant la construction de la Tour de Babel, Dieu amena l’homme à inventer la traduction ».

10 C. Lefebvre-Scodeller, « Le double statut du traducteur-écrivain » in Michaël Mariaule et Corinne Wecksteen (org.), Le double en traduction ou l’(impossible ?) entre-deux, vol. 2., Artois Presses Université, 2012, p. 57.

11 V. Graça Moura, « Traduzir Dante: uma aproximação », A Divina Comédia de Dante Alighieri (3ª ed.), Lisboa, Bertrand, 1997 (1ª ed. 1995), p. 10.

12 Ibid.

13 J. Almeida Flor, «E traduzindo me escrevi » (sobre Os Sonetos de Shakespeare de V. Graça Moura), Expresso n°1558, 7/09/02, p. 36-37.

14 Voir note 11.

15 V. Graça Moura, « Traduzir Dante, uma aproximação », op. cit.

16 V. Graça Moura , « Prólogo do tradutor » dans Jean Racine, Berenice. Edição bilingue. Versão portuguesa de V. Graça Moura, Lisbonne, Bertrand, 2005, p. 11-12.

17 V. Graça Moura, « Sobre Ronsard », Alguns Amores de Ronsard, Lisboa, Bertrand, 2003, p. 17.

18 H. Meschonnic, Poétique du traduire, Verdier, 1999, p. 191.

19 J. Barrento, « Ensaio sobre a terceira voz. (Quem fala no texto traduzido?) », Colóquio / Letras, n° 155-156, janvier-juillet 2000, p. 277.

20 Certains poèmes traduits et intégrés à l’œuvre poétique de V. Graça Moura maintiennent parfois une ambiguïté et ne font pas toujours apparaître clairement qu’il s’agit d’une traduction. Dans certains cas, les notes, préfaces ou métatextes dévoilent la nature de ces textes et les pratiques dont ils sont le fruit. Voir par exemple dans le volume Poemas com Pessoas, Lisboa, Quetzal, 1997, « rilke, o último poema », « rondeau de charles d’orléans », « soneto de dante alighieri ». Le fait de ne pas confronter ces textes à leur version originale accentue leur dimension poétique, créatrice, l’objectif premier n’étant pas ici de présenter ces textes comme des traductions, mais comme intégrant un vaste projet poétique où ils trouvent leur place et correspondent à une ligne directrice que l’on retrouve dans les poèmes originaux de V. Graça Moura. Le deuxième poème de la série « laocoonte », in Laocoonte, rimas várias, andamentos graves, Lisbonne, Quetzal, 2005, qui évoque la découverte de la statue représentant Laocoon protégeant ses enfants de l’attaque du serpent, mène ce procédé à son paroxysme, mais toujours en guidant le lecteur par les notes de l’auteur. V. Graça Moura indique avoir « incrusté » dans ce poème la traduction d’un poème de Michel Ange, dont il donne en note la formulation originale. La création poétique brouille donc les frontières entre transformation, adaptation, imitation, pastiche et traduction. Pour une analyse approfondie de cet aspect, voir Sandra Teixeira, « Portrait du poète en traducteur », Vasco Graça Moura et la poésie portugaise de la fin du XXème siècle : le jeu de la référence, Thèse de doctorat sous la direction de Catherine Dumas, Paris, Université Sorbonne-Nouvelle, 2006, p. 456-503.

21 Voir par exemple la définition proposée par Étienne Morel : « La présence de plusieurs langues au sein même d’une conversation – ou d’un texte écrit – est un phénomène récurrent, attesté pour de nombreuses époques de l’histoire humaine, pour des espaces socio-culturels variés et des constellations de contact linguistique parfois très diverses. Cette pratique est généralement appelée alternance codique (AC) ou code-switching […] La large diffusion du terme fait de l’AC un phénomène protéiforme dont la définition peut varier de façon importante selon la perspective théorique adoptée, selon l’unité d’analyse prise comme point de départ, ou selon des facteurs liwés aux spécificités empiriques du champ d’étude examiné […] » dans É. Morel, « Approcher les pratiques plurilingues : vers un décentrement du regard », Textos : assemblages hétérosémiotiques. Approche plurielle des pratiques plurilingues dans la communication par SMS et WhatsApp, Neufchâtel, De Boeck Supérieur, 2017, p. 43. URL : https://univ-scholarvox-com.ressources.univ-poitiers.fr/reader/docid/88955912/page/6

22 O. Ducrot, « ‘Le roi de France est sage’ ; implication logique et présupposition linguistique », La preuve et le dire. Langage et logique, Maison Mame, 1973, p. 217-218.

23 C. Kerbrat-Orecchionni, La connotation (3ème éd.), Presses Universitaires de Lyon, 1977, p. 18-19.

24 H. Meschonnic, préface à Gloires, traduction

25 J. Loison-Charles, « Les mots étrangers présentés au lecteur », Vladimir Nabokov ou l’écriture du multilinguisme, op. cit.

26 Livre de la Genèse Gn 11,1-9, peu après l’épisode du Déluge.

27 Voir la traduction française de ce poème, « Babel et Sion », dans L. de Camões, Poésie lyrique (anthologie bilingue), traduction de M. Boudoy et A-M. Quint, Bordeaux, L’Escampette, 2001. L. de Camões (~1525-1580), poète portugais, auteur de l’épopée Les Lusiades (Os Lusíadas) qui chante les prouesses du peuple portugais, est une véritable figure nationale (le jour de la fête nationale du 10 juin, anniversaire de sa mort, est aussi « le jour de Camões »). Auteur lyrique prolifique, il a écrit des églogues, des stances, des odes, des élégies ainsi que des sonnets très célèbres qui concentrent les caractéristiques formelles et thématiques de la Renaissance.

28 Dans une conférence prononcée à la Faculté des Lettres de Coimbra le 11 septembre 2010, et portant sur le poème « Babel et Sion » de Camões, V. Graça Moura précise qu’à partir du Roi David, Sion était appelée « la ville où Dieu habite », ou encore « la demeure de Dieu » et rappelle que la paraphrase de ce psaume, dans le dernier quart du XVIe siècle, est un thème récurrent de la création poétique en Europe.

29 Ibid.

30 « confusion de Babel », « table rase », ou le fait de « semer de tristes mots au vent » en sont quelques exemples. Notre article ne permet pas de rendre compte de l’étude approfondie de ces correspondances entre les deux poèmes.

31 « Il n’y a pas de pire douleur que de se souvenir des temps heureux dans la misère », Dante, « L’Enfer », La Divine comédie, V, v. 121-123.

32 Á. de Campos, Poesia, Lisboa, Assírio&Alvim, 2002, p. 271-272 et p. 300-302. Voir pour la traduction française : F. Pessoa, Œuvres poétiques, org. de Patrick Quillier, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 2001, p. 359-362.

33 Á. de Campos, Ibid., p. 375-377. Pour la traduction française, voir F. Pessoa, Ibid., p. 408-409 : « Donne-moi des lys, des lys, / Et des roses aussi. / Mais si tu n’as ni lys / Ni rose à donner, / Au moins aie donc envie / De me donner des lys / et les roses aussi […] ».

34 R. Reis, Poesia (2a ed.), Lisboa, Assírio&Alvim, 2007 (1a ed. 2000), p. 22. Pour la traduction française, voir F. Pessoa, Ibid., p. 93 : « Le rythme antique aux pieds nus accordé, / Ce rythme-là des nymphes répété, / Lorsque sous la ramée / Les sons de la danse elles frappent […] ».

35 F. Pessoa avait annoncé la venue d’un « Supra-Camões », poète qui détrônerait la suprématie de Camões dans le panorama de la littérature portugaise. S’il n’affirme pas explicitement que c’est lui-même qu’il voit à cette place, les spécialistes de l’œuvre de Pessoa s’accordent sur ce point. Voir l’article « Supra-Camões » dans le dictionnaire en ligne du modernisme portugais dans Modernismo!, Arquivo virtual da Geração de Orpheu, URL : https://modernismo.pt/index.php/s/supra-camoes. Lorsque l’on sait que Vasco Graça Moura plaçait Camões bien au-dessus de Pessoa, dans son panthéon personnel, on se dit que cette référence à Pessoa est d’autant plus ironique – comme si V. Graça Moura voulait prouver à Pessoa qu’il doit renoncer à son chant face à la puissance de celui de Camões… Pour une étude approfondie des modèles et contre-modèles de V. Graça Moura, voir S. Teixeira, « Camões, le premier hôte » et « Fernando Pessoa, le mal-aimé ? », Vasco Graça Moura et la poésie…, op. cit., p. 421-444 et p. 445-456.

36 Vers de cinq ou sept syllabes, forme utilisée notamment par Camões. Nous conservons le mot portugais dans la traduction, car il fait référence à un type de composition précise.

Pour citer ce document

Par Sandra Teixeira, «Les échos de Babel chez le poète-traducteur Vasco Graça Moura», Cahiers FoReLLIS - Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l'Image et de la Scène [En ligne], Revue électronique, L’original en question. Langues et traduction en contexte intermédial, mis à jour le : 27/08/2025, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=1564.

Quelques mots à propos de :  Sandra Teixeira

Sandra Teixeira, MCF à l’Université de Poitiers, travaille sur l’intertextualité, les rapports entre littérature et arts, et la traduction. Ses derniers articles portent sur la chanson portugaise (la lutte émancipatrice de la femme chez José Afonso ; le « héros des mers » chez Heróis do Mar, Sétima Legião, S. Godinho, Fausto). Elle a publié Mistérios do Porto. Mystères de Porto. Textes de Miguel Miranda, José Régio et Vasco Graça Moura, trad. et notes de S. Teixeira, Paris, éd. Pocket, 2022.

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