Subjectivité et interprétation cognitive de SEE : comment rendre compte des traductions françaises de be seen as VS be seen to ?

Par Françoise Doro-Mégy
Publication en ligne le 06 septembre 2019

Texte intégral

1. Introduction1

1Le verbe see employé au passif comme verbe de jugement admet les complémentations suivantes, illustrées ci-dessous :

2X be seen as Y

3X be seen to Y

4X be seen Ø Y

(1) Female DJs in the 1960s were seen as aliens2.

(2) Drugs were seen to be a major problem and very damaging, especially for younger children. (Linguee)

(3) The entire body is seen noble and divine through love. (BNC)

5See au passif est également compatible avec une interprétation de perception visuelle, par exemple lorsqu’il est suivi d’une forme non-finie comme en (4) :

(4) My husband doesn’t feel ashamed to be seen sweeping with a broom or carrying the child […].(BNC)

6A l’inverse, la valeur cognitive est possible à la forme active. Jean Chuquet (2003) définit see comme localisateur de « reconnaissance mentale » dans l’exemple :

(5) He turned to James and saw that his father was a sort of hero (…).

7La question des différentes acceptions de see peut se poser d’un point de vue diachronique. Il admettait a priori les deux sens (visuel et cognitif) dès le Vieil Anglais, seon renvoyait à « to see, look, observe, perceive, understand, experience … »3. Selon Jean Chuquet (2003), l’histoire de la valeur cognitive de see reste problématique. Il explique que « l’origine indo-germanique de ce verbe est complexe » en résumant :

(…) trois thèses ont été proposées : la parenté avec say d’une part […] qui tendrait à orienter avant tout l’opération vers le repérage par rapport à une origine ; d’autres y voient l’héritage du latin sequi, “follow… with the eyes” […] ; enfin une troisième origine serait apparentée au latin secare, ce qui pourrait rendre compte de l’opération de découpage de la réalité qui transforme le potentiellement visible en vu. (Chuquet 2003, 168-169)

8J.-C. Khalifa précise que « c’est la même racine indo-européenne *sekw qui a donné aussi bien le verbe see que des verbes signifiant “savoir” » (2003, 190).

9Cet article se concentre sur la valeur de jugement, proche de celle de consider. Il s’agit de mettre en évidence les propriétés et les traductions françaises des structures X be seen as Y et X be seen to, uniquement avec des passifs dits courts, c’est-à-dire sans complément d’agent explicité.

10Nous avons exclu à la fois la structure X be seen Ø Y et les rares énoncés avec complément d’agent du type : It was seen to be a “matter of life and death” by some participants. (Webitext). Nous ne traitons pas non plus des cas où be seen renvoie à une perception visuelle de l’événement.

11L’étude s’inscrit dans un cadre théorique énonciatif qui cherche à montrer les positionnements énonciatifs de la représentation subjective, dans une approche contrastive anglais/français. L’accent sera mis sur les problèmes méthodologiques que soulève un objet d’étude aussi restreint dans un cadre contrastif.

2. Distribution syntaxique de be seen

12La construction be seen as peut être suivie d’un groupe nominal ou d’un adjectif :

(6) […] the typical worker is still seen as a man with his wife at home […] (PLECI)

(7) In 1651 Alice married William Thornton esquire of East Newton, Yorkshire, son and heir of the late Robert, whose parliamentarian connections were seen as useful to her Royalist family. (BNC)

13Be seen as est parfois construit avec un verbe à la forme en -ing (qui peut renvoyer à une copule suivie d’un adjectif) :

(8) They must be seen as inventing new rules for the future in accordance with their convictions about what is best for society. (BNC)

(9) […] too often science is seen as being purely instrumental with nothing to contribute to these debates. (BNC)

14La structure be seen to, quant à elle, est suivie d’une base verbale (dont la copule be) :

(10) Like the policeman and the clergyman, he is never off duty, so that he must be seen to lead a life of probity. (BNC)

(11) This was seen to be a very high level of inaccuracy. (Linguee)

15La structure be seen Ø complétée d’un verbe à la forme V-ing ou d’un adjectif renvoie majoritairement (mais pas exclusivement) à la perception visuelle :

(12) Foreign owls can be seen flying free at 2pm every day. (BNC)

(13) Twenty seven malignant tumors were seen blue or deep blue

(www.hitachi-medical-systems.eu)

16Nous avons mis de côté les structures be seen Ø + adjectif avec un sens cognitif. Nous avons dû limiter l’objet d’étude pour des raisons méthodologiques : seul le tri manuel permet de sélectionner la valeur cognitive, relativement rare d’ailleurs, car la valeur visuelle est prépondérante. En effet, si la plupart des occurrences de be seen Ø renvoient à une interprétation visuelle, on peut aussi trouver quelques occurrences de be seen Ø à valeur de jugement :

(14) When we come to the Sufis, death is seen from another world and it is seen transfigured. (BNC)

(15) (…) curricular changes, joint teaching projects, and overall greater contact were seen necessary. (BNC)

17La comparaison entre l’emploi de be seen Ø et be considered Ø serait d’ailleurs intéressante à mener, dans une étude unilingue par exemple, en raison de contraintes subtiles constatées entre les deux structures. Passons à notre objet d’étude et au recueil de données.

3. Recueil des données et présentation des résultats

3.1 L’accès aux données

18Les difficultés pratiques liées à l’accès restreint aux données multilingues sont bien connues dans le domaine de la linguistique contrastive. La collecte des données sur corpus parallèles multilingues, même bilingues, est par définition plus laborieuse que celle des études unilingues. Le défi est d’autant plus grand que l’objet d’étude est restreint. Et cette étude montre les écueils parfois rencontrés en linguistique contrastive en raison d’un manque de données. Le tableau 1 présente les traductions relevées :

PLECI

EMOBASE

CODEXT

WEBITEXT

LINGUEE

Total

%

be seen as avec traductions

20

66

17

132

116

351

75,32%

be seen to avec traductions

0

1

2

73

39

115

33.26%

Total

20

67

19

205

155

466

100%

Nombre de mots du corpus

301 098

19 532 554

6 040 392

-

-

Tableau 1 – Récapitulatif des données

19Les chiffres des deux premières lignes du tableau correspondent aux nombres d’occurrences de traductions françaises des structures be seen as et be seen to uniquement après avoir sélectionné (manuellement) leur interprétation cognitive.

20Nous constatons d’emblée la rareté des structures étudiées dans les corpus interrogés, notamment pour be seen to. La construction en be seen as représente 75,32% des données recueillies contre 33,26 pour la structure en be seen to. La fréquence élevée de be seen as par rapport à be seen to est confirmée par la requête des deux constructions dans les corpus unilingues British National Corpus et la partie unilingue dans EmoBase, sans tri de la valeur cognitive :

BNC

EMOBASE

[be seen as]

2 219

2980

[be seen to]

1 333

658

21Si l’occurrence de be seen as est fréquemment associée à l’interprétation cognitive, il n’en est pas de même avec be seen to dont le sens se divise plus couramment entre la valeur visuelle du type he has never been seen to eat or drink, et le sens deal with or take charge of something4 (comme he should be seeing to Althea). On trouve également la structure see to it that.

22L’étude contrastive imposait avant tout le tri des occurrences des corpus bilingues, ce qui ne nous a pas permis d’effectuer le tri précis sur les corpus unilingues. Ce tableau permet principalement de voir que, d’une façon générale, be seen to est plus rare que be seen as.

3.2 Corpus multilingues

3.2.1. Corpus PLECI

23En sélectionnant l’anglais comme langue source dans le corpus parallèle PLECI5, nous avons effectué la requête [SEEN] avec le concordancier Paraconc. Puis nous avons trié les énoncés manuellement pour être certains d’extraire le maximum de traductions de be seen as et be seen to. Nous avons trouvé 43 occurrences de be seen as à valeur cognitive dans le registre journalistique (constitué de 257 400 mots), 3 occurrences de be seen as dans la partie littéraire (comprenant 43 698 mots). Par contre, nous n’avons trouvé aucune occurrence de be seen to.

24Parmi les 43 occurrences de be seen as recueillies dans les textes journalistiques, seules 20 traductions françaises étaient exploitables, soit 0,01% du corpus. Dans les autres cas, il y avait un problème technique (principalement lié à l’alignement). Et parmi les 3 occurrences de be seen as recueillies dans les romans, aucune n’était traduite en français.

3.2.2 Corpus dans EmoBase

25Nous avons donc décidé d’interroger les corpus de la plate-forme EmoBase, projet franco-allemand développé en France à l’Université de Grenoble (par O. Kraif notamment) :

La plate-forme EmoBase (http://emolex.u-grenoble3.fr/emoBase/) a été créée dans le cadre du projet franco-allemand ANR-DFG EMOLEX (2009-2013) dont le principal objectif a été d’étudier le lexique des émotions dans cinq langues européennes (français, espagnol, allemand, anglais, russe). (Diwersy, Gossens et al., 2014, 1). 

26Ce même article précise :

EmoBase rassemble des corpus dans cinq langues : le français, l’allemand, l’anglais, l’espagnol et le russe. Elle est composée de deux types de corpus : comparables et parallèles alignés. Les corpus comparables comprennent environ 140 M de mots par langue : des textes journalistiques pour un total d’environ 120 M de mots, et des textes littéraires représentant 20 M de mots (pour l’essentiel des romans des années 1950 à nos jours). Le corpus parallèle a une taille d’environ 78 M de mots au total et comprend uniquement des textes littéraires (des romans du XIXe et du XXe siècle, la plus grande part étant constituée de romans contemporains) qui ont été alignés avec leur traduction respective à l’aide du programme Alinea.

27En utilisant le concordancier EmoConc, nous avons trouvé 2980 occurrences pour la requête [be seen as] et 658 occurrences pour [be seen to] dans le corpus unilingue. Il y a 84 traductions françaises de [be seen as] dans les 19 532 554 mots accessibles lorsqu’on sélectionne l’anglais comme langue source. Après la sélection manuelle des valeurs cognitives, il restait 66 occurrences [be seen as] et une seule occurrence traduite en français avec [be seen to].

3.2.3. Corpus CODEXT

28Le recours au corpus CODEXT, développé par le groupe de recherche IMAGER, LIDIL12 à l’Université Paris-Est Créteil, confirme la faible représentativité des deux structures étudiées. CODEXT est un corpus bilingue anglais/français, en cours d’élaboration, composé, en 2017, de 81 romans contemporains de littérature anglophone et leur traduction. Il comporte 6 040 392 mots dans un registre littéraire (alignements et requêtes sont effectués grâce à LOGITERM). Nous avons trouvé 17 occurrences de be seen as et 2 occurrences de be seen to dans un sens cognitif.

29Devant ce manque de données dans les corpus, nous avons dû avoir recours à Linguee et WeBiText, gardant à l’esprit la limite de ces outils.

3.2.4. À propos de Linguee et WeBiText

30Il est bien connu que l’utilisation de Linguee pour collecter des données dans une recherche linguistique est contestable : conçu comme un outil de traduction sous forme de dictionnaire et non comme un ensemble clos de données, les traductions ne sont pas toujours fiables et la langue source doit être sélectionnée avec précaution. Linguee a néanmoins été utile pour récolter des données après une sélection minutieuse. En ne gardant que les valeurs cognitives de be seen, nous avons trouvé en tout 116 occurrences de be seen as et 39 occurrences de be seen to lors de notre recherche en 2015 (toujours uniquement avec une interprétation cognitive).

31Comme nous manquions de données, nous avons également eu recours à WeBiText, autre outil d'aide à la traduction multilingue. Nous avons recueilli 132 traductions de be seen as et 39 occurrences de be seen to, en sélectionnant manuellement uniquement les cas où ces structures construisent une interprétation cognitive en contexte.

32Il s’avère que le nombre d’occurrences traduites de ces constructions reste extrêmement limité et impose une grande prudence dans l’interprétation des résultats. Ces données ont le mérite de confirmer la nécessité de continuer à développer les corpus parallèles pour mener des études satisfaisantes en linguistique contrastive. L’analyse des données permet cependant de formuler un début d’hypothèse sur une tendance dans les traductions françaises à distinguer les deux constructions be seen as et be seen to. Il s’agira de lancer des pistes de recherche en mettant en évidence les problèmes méthodologiques que pose ce type d’étude.

3.3. Présentation des résultats

33Le tableau ci-dessous récapitule les traductions recueillies pour chaque construction, be seen as et be seen to. Ces résultats sont, dans un premier temps, commentés brièvement puis ils seront repris dans le cadre de l’analyse contrastive.

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Tableau 2 – Nombre d’occurrences des traductions de be seen as et be seen to dans nos données

34On constate d’emblée une série de verbes commune aux deux constructions : considérer, percevoir, voir, juger, sembler et estimer. Ces traductions apparaissent néanmoins, dans certains cas, dans des proportions différentes selon que be seen est suivi de as ou de to. Nous y reviendrons.

35Voici un exemple typique de traduction extrait de nos données (majoritairement non littéraires) :

(16a) The British and the Americans still worked closely together, but the credibility of British intelligence had been impaired by what was seen as its unreliable peddling of claims about Saddam Hussein's WMDs.

(16b) Britanniques et Américains travaillaient encore en étroite collaboration, mais la crédibilité des services britanniques souffrait beaucoup de ce qui avait été considéré comme la divulgation d'affirmations sujettes à caution sur les armes de destruction massives détenues par Saddam Hussein.

36On observe aussi un grand nombre de traductions dans « divers », notamment pour be seen as. La catégorie « divers » renvoie aux traductions isolées, trop rares pour être répertoriées dans les fréquences6. Citons, parmi tant d’autres, les traductions passer pour, donner l’impression de, être assimilé à ou paraître, dont le point commun est d’exprimer l’expression d’un mode de représentation subjective. On a également rencontré, par exemple, l’adverbe manifestement qui va dans le même sens, avec un jeu sur les prises en charge énonciatives :

(17a) The quality of care patients receive was seen to have improved in some cases.

(17b) La qualité des services que les patients ont reçus était manifestement meilleure dans certains cas. (Webitext, http://hc-sc.gc.ca/fniah-spnia/pubs/services/_e...)

37Par contre la prudence s’impose, selon nous, concernant le nombre relativement élevé de traductions de be seen as par être vu comme.  Même si elle est attestable, cette traduction peut résulter d’une traduction automatique, d’un calque peu approprié (notamment dans Linguee).

38L’abréviation « NT » dans le tableau 2 correspond à « non-traduit », c’est-à-dire aux cas où be seen as et be seen to sont traduits par une assertion non modalisée, sans marquage de positionnement énonciatif. Il n’y a pas de différences de traductions marquées, nous y reviendrons également.

39Passons à la présentation du cadre théorique et des hypothèses de départ qui serviront à l’analyse contrastive.

4. Cadre théorique et hypothèses de départ

4.1. Constructions référentielles et Théorie des Opérations Énonciatives

40Les constructions sur lesquelles nous travaillons dans cette étude s’insèrent dans une problématique de la référence, de la classification d’entités, en lien avec la représentation subjective. Nous partirons des hypothèses déjà mises en évidence par plusieurs linguistes concernant as et to (Chuquet 1986, Deschamps 2010, Flucha 2005, Gilbert 1998, par exemple). En résumé, as est associé à la stabilité référentielle alors que to marque fondamentalement l’instabilité référentielle. Ce raccourci mérite une explication plus élaborée, après une introduction aux fondements de la Théorie des Opérations Énonciatives (TOE).

41La TOE postule que l’opération de repérage est fondamentale dans la construction des valeurs référentielles, définies comme « niveau référentiel intermédiaire entre sens et référent » (De Vogüé, 1999 : 77). Il est essentiel de comprendre que la valeur référentielle est une « reconstruction du référent », construite par l’énoncé lui-même.

42Par exemple, dans l’analyse de be seen as, Gilbert (1998) montre clairement la façon dont as implique un travail sur les valeurs référentielles, avec un processus de re-catégorisation des unités linguistiques : en tant que construction linguistique, la valeur référentielle est appréhendée à travers un travail sur la notion, qui se situe au niveau des représentations mentales.

43Les propriétés de la notion s’organisent en domaine notionnel. L’un des objectifs de la TOE est de définir le rapport entre une notion et l’occurrence de cette notion ;

(…) toute occurrence se trouve dotée de deux dimensions, une dimension qualitative qui a trait à sa nature, à ses propriétés constitutives, et une dimension quantitative qui concerne sa manifestation spatio-temporelle, son existence même. (Flucha 2003 : 182)

44Le système de repérages qui permet de construire les valeurs référentielles est basé sur un système de coordonnées (repères) spatio-temporelles et subjectives, à partir desquelles se met en place la détermination des énoncés. Ces repérages impliquent le passage de la notion aux « occurrences », qui correspondent à la mise en situation de la notion. En d’autres termes, une occurrence « renvoie à un événement énonciatif assignant un système de coordonnées dans le temps et l’espace : à travers cet ancrage, elle constitue à la fois le point d’ancrage de cette notion (ce qui la manifeste et permet d’en parler) et son incarnation qualitative. » (Franckel 1989 : 36).

45On comprend que les constructions be seen as et be seen to, en tant que représentations subjectives d’entités linguistiques, permettent d’appréhender des notions principalement dans leurs configurations qualitatives. Si l’on reprend l’énoncé (6) :

(6) […] the typical worker is still seen as a man with his wife at home […] (PLECI)

46la représentation typique de la notion « typical worker » est appréhendée d’un point de vue subjectif. On note d’ailleurs que la source énonciative qui correspond à l’énonciateur rapporté, n’est pas explicite : le passif court sans complément d’agent renvoie à une dissociation entre la prise en charge du contenu propositionnel par l’énonciateur-origine, et sa prise en charge par l’énonciateur rapporté, indéterminé.

47L’emploi de l’adjectif typical dans le GN du terme repéré the typical worker en (6) est révélateur de la nécessité de partir d’un point de référence dans le travail sur la représentation. Dans la TOE, ce point de référence, à partir desquels les variations sont calculées, est appelé « centre organisateur » de la notion. Et comme le rappelle Franckel (1989 : 37) « l’opération fondamentale d’identification assure la stabilité des représentations à travers les formes de variations, y compris les variations intersubjectives. L’identification à un type, centre organisateur du domaine notionnel, permet de fonder l’indiscernabilité des occurrences ».

48L’opération d’identification, en tant qu’opération fondamentale de mise en relation, semble a priori intuitive : elle pose en réalité de nombreux problèmes théoriques, notamment le statut symétrique ou dissymétrique des deux termes mis en relation7. Fuchs & Le Goffic (2005) explicitent le repérage de la relation X = Y à propos de comme en français :

49« En tant que relation linguistique (et non pas mathématique), cette relation suppose une dissymétrie entre les deux termes, qui doivent être à la fois suffisamment co-planaires pour être mis en relation, et suffisamment différents pour que l’un des deux fournisse la référence et que l’autre, au terme de l’opération, s’avère attributif. » (Fuchs & Le Goffic 2005 : 11)

50Avant de revenir sur comme, voyons maintenant dans quelle mesure cette opération d’identification permet de comprendre le fonctionnement de be seen suivi de as.

4.2. Be seen as et la stabilité référentielle

51Plusieurs études ont montré que le marqueur as était la trace d’un repérage par identification qualitative (Deléchelle 1995, Flucha 2005, Gilbert 1998, Guimier 1997, Lab 1999). Ainsi dans X as Y, « le repéré X est une occurrence particulière qui a toutes les propriétés du repère Y, ce qui revient à identifier X à Y » (Gilbert 1998 : 105). En parallèle, Flucha (2005 : 1) démontre que as marque une opération d’identification qui porte « majoritairement sur la délimitation qualitative des éléments que le connecteur met en relation […]. » Cela va dans le sens de l’analyse de Gilbert :

L’identification se situant directement au niveau notionnel, identifier repère et repéré au moyen de as revient à construire le repéré comme occurrence de la notion repère, et donc à indiquer son appartenance à l’intérieur du domaine notionnel. (1998 : 110)

52Par exemple, en (6) :

(6) Although most mothers, even of infants, are in the workforce, 45% of which is female, the typical worker is still seen as a man with his wife at home (…).

53la valeur référentielle du terme repéré the typical worker est construite par l’attribution des propriétés de la notion repère, a man with his wife at home. Gilbert (1998) insiste sur le fait que l’emploi du verbe au passif permet à l’agent non explicité d’être un point de vue repère par rapport auquel se définit l’opération d’identification.

54N’oublions pas que les propriétés du verbe recteur ont une incidence sur la nature des repérages dans l’ensemble des déterminations de l’énoncé. Gilbert (1998) rappelle ainsi que as est « très fréquemment dans le voisinage d’un verbe supposant lui aussi, d’une manière ou d’une autre, une forme de travail sur la référence ». Il cite des exemples avec des verbes comme define, describe, identify, present et explique :

(…) les propriétés notionnelles du verbe recteur s’accordent systématiquement avec l’idée de la construction d’une valeur référentielle. Ce verbe ne fait d’ailleurs guère plus qu’expliciter le mécanisme de l’opération d’identification, aussi bien en tant que processus linguistique (define, describe, …) qu’en tant que processus cognitif (identify, see, …), (…). (Gilbert 1998 : 107)

55Reprenons l’énoncé (9) :

(9) […] too often science is seen as being purely instrumental with nothing to contribute to these debates. (BNC)

56Le GN science, terme but de la relation prédicative, correspond au terme repéré auquel l’origine énonciative rapportée (indéterminée) attribue la propriété < be – purely instrumental with nothing to contribute to these debates >. La passivation entraîne une prise de distance de l’énonciateur-origine par rapport à la prise en charge du contenu rapporté. Le verbe see employé au passif permet en effet d’introduire une distance entre la prise en charge de l’énonciateur origine, et le repérage subjectif du sujet cognitif qui correspond ici à l’énonciateur rapporté indéterminé.

57Revenons sur l’hypothèse qui motive l’alternance be seen as/be seen to (notamment lorsque to est suivi de la copule be).

4.3. Be seen to et l’instabilité référentielle

58Une autre hypothèse courante dans la TOE est que la structure en to, contrairement à celle en as, introduit une instabilité sur le plan référentiel (Chuquet 1986, 2003, Deschamps 2010, Turner 1992). Le marqueur to renvoie à une prédication en attente et introduit une altérité avec une prise en compte de la valeur complémentaire dans le domaine notionnel. En d’autres termes, to, contrairement à as, n’élimine pas les occurrences qui se définissent dans un rapport d’altérité par rapport au centre organisateur :

Puisque TO + BV renvoie à des prédications en attente, la particule TO, en plus de sa fonction de marqueur de visée, a également une fonction de trace de la prédication puisque c’est justement l’ajout de TO qui transforme le simple renvoi à la notion à une prédication en ‘attente’. C’est cette fonction de trace de la prédication qui explique l’apparition de TO dans certains énoncés à la forme passive. (Turner 1992 : 49)

59Dans la construction be seen to, la prédication en attente renvoie à une valeur de non-conformité entre la relation prédicative envisagée et ce qui est le cas. Le hiatus entre les deux relations prédicatives bloque l’opération d’identification stabilisante marquée par as8.

60Ainsi be seen to associe une origine cognitive indéterminée à la construction d’une altérité sur le domaine notionnel de la relation prédicative enchâssée ; la position décrochée de to implique une prédication en attente dont la réalisation (ou non-réalisation) est envisagée selon différents repérages énonciatifs complexes.

61Ces repérages, nous l’avons vu, sont fondés sur deux modes de délimitation des occurrences :

  • une opération quantitative, appelée QNT, qui correspond à une délimitation situationnelle des occurrences,

  • et une opération qualitative, appelée QLT, renvoyant à une délimitation qualitative.

62On trouve donc des cas d’instabilité référentielle liés au repérage par rapport au paramètre quantitatif (QNT). Par exemple en (18), la validation de la relation prédicative <aquaculture – have a future> dépend de la validation du contenu associé à la proposition en if :

(18) Despite the negative tone, aquaculture was seen to have a future if the industry was improved and better-regulated, with better research […]. (Linguee)

63Il s’agit bien d’un cas de prédication en attente, liée à une proposition conditionnelle. Le fait même que la relation prédicative ne soit pas validée introduit de l’altérité dans le système de repérage et donc une instabilité. J. J. Franckel (1989 : 37) rappelle que par convention, on parle alors d’hétérogénéité pour les différences d’ancrages situationnels, et que l’on réserve le terme « altérité » pour les variations qualitatives.

64Ainsi on peut associer la construction en be seen to soit à l’hétérogénéité lorsque la validation de la relation prédicative est en attente, soit à l’altérité lorsque la construction renvoie à une représentation subjective dans un contexte de discordance énonciative. Le repérage par rapport au paramètre qualitatif (QLT) permet des phénomènes de reclassification des notions, y compris dans des contextes de repérage par rapport à différents points de vue (implicites ou explicites). Ces phénomènes de dissociation énonciative sont régulièrement associés à des marqueurs adversatifs :

(19) Although, as we saw, initial anxieties about another war were largely overcome by easy and painless victories, the start of the war can nevertheless be seen to mark a caesura in the development of the « Hitler myth ».  (Linguee)

65La présence de although et nevertheless en (19) introduisent une instabilité sur le domaine notionnel : ils permettent de prendre en compte différents points de vue dans la représentation de the start of the war. De même en (20) :

(20) At root, the problem is seen to lie not in the surpluses themselves but in the surprise nature of these surpluses – the unexpected or, at least, unprojected increments at fiscal year-end. (Linguee)

66L’opposition concessive not…but permet également d’introduire une reclassification notionnelle sur les causes du GN the problem. Contrairement à as, to marque la disjonction, un hiatus entre deux relations prédicatives : elles sont maintenues distinctes soit dans un rapport d’hétérogénéité sur le plan QNT, soit d’altérité sur le plan QLT. Dans tous les cas, le repérage sur le plan QLT est prépondérant, mais des ajustements avec des paramètres QNT et QLT opèrent pour construire différentes valeurs référentielles en contexte.

67D’une façon générale, l’emploi de see au passif sert à représenter subjectivement un objet de pensée X qui correspond au terme source de la relation prédicative, pour l’identifier au centre organiseur du domaine notionnel qui correspond à « une occurrence typique et représentative » (Gilbert 1997 : 105). Dans les cas qui nous intéressent, ce travail notionnel passe par la représentation cognitive d’une source indéterminée distincte de l’énonciateur origine.

68Examinons maintenant les traductions pour voir si on peut dégager une distinction entre les deux constructions en as et to dans le passage au français. Les traductions françaises sont-elle les mêmes pour les deux structures ?

5. Analyse des traductions de be seen as et be seen to

5.1. Diversité de traductions pour les deux constructions

69Le tableau 3 reprend le récapitulatif des traductions des deux constructions étudiées.

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Tableau 3 – Traductions françaises de be seen as et be seen to

70Reprenons la répartition des traductions pour chaque construction :

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Tableau 4 – Traductions françaises de be seen as

71Si l’on s’intéresse de plus près aux traductions de be seen as, on s’aperçoit que le verbe considérer et les traductions isolées dans « divers » représentent les pourcentages les plus élevés, respectivement 33% et 31% des traductions. Les verbes percevoir et voir apparaissent dans environ 10% des cas. Les cas traduits par une assertion, « non-traduits » (NT), apparaissent dans 6% de nos données, l’emploi de juger et estimer dans 3%, et une place marginale est réservée à sembler avec 1% des traductions.

72Il apparaît que les traductions par considérer et sembler sont celles qui se distinguent pour chaque construction : considérer est associé à be seen as et sembler à be seen to.

73Cependant le verbe considérer, tout en étant la traduction privilégiée de be seen as, reste une traduction fréquente de be seen to, mais dans une proportion moins importante (25%). En revanche, alors que sembler se retrouve dans 1% de traductions de be seen as, il représente 10% des traductions dès lors que be seen est suivi par to :

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Tableau 5. Traductions françaises de be seen to

74On constate, avec be seen to, les mêmes traductions que celles de be seen as, mais dans des proportions différentes, notamment pour sembler, juger et « divers ». Les verbes considérer, percevoir et la non-traduction (NT) restent cependant les traductions les plus courantes.

75Malgré un nombre conséquent de traductions communes, les deux constructions be seen as et be seen to ne sont pas systématiquement traduites de la même façon et nous soutenons que ces différences sont, dans quelques cas, représentatives d’une tendance dont on peut rendre compte en termes linguistiques.

5.2. Traduction commune : verbes d’évaluation subjective

76Be seen as et be seen to sont traduits en français, on l’a vu, par une diversité de traductions communes, notamment une série de verbes d’évaluation subjective qui partagent la caractéristique d’exprimer la représentation subjective d’un objet de pensée. Nous avons trouvé principalement les cinq verbes considérer, percevoir estimer, voir et juger en commun.

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Tableau 6 – Traductions par des verbes d’évaluation subjective

5.2.1. Considérer suivi de comme

77La différence la plus marquée dans le tableau 6 correspond à la traduction par le verbe considérer : elle est associée de façon plus étroite à la construction en as et dissociée de la construction en to9. L’emploi de considérer est privilégié dès lors que l’on a une trace d’identification qualitative associée à as dans la structure be seen as :

(21a) Today the fundamentalists can be seen as the Muslim version of the National Front in France or the neo-fascists in the Italian government.

(21b) Actuellement, les fondamentalistes peuvent être considérés comme la version musulmane du Front national français ou des néofascistes du gouvernement italien. (PLECI)

78La représentation subjective du repéré the fundamentalists est identifiée au repère Muslim version of the National Front in France or the neo-fascists in the Italian government. La traduction par être considéré comme marque la stabilité de la référence. La forme passive du verbe est généralement maintenue dans le passage au français ; on trouve néanmoins des traductions classiques du passif anglais par le pronom on suivi de verbes à la forme active du type on considère, on estime ou on remarque :

(22a) It is seen to impede promotion of claims that have recognized public health benefits.

(22b) On considère qu’elle gêne la promotion des allégations qui ont reconnues les avantages de la santé publique. (Webitext, http://hc-sc.gc.ca/ahc-asc/pubs/cons-pub/lr_adv...)

79A l’actif ou au passif, le verbe d’évaluation subjective est généralement suivi de comme. Son fonctionnement est proche de celui de as dans la mesure où il marque une opération d’identification et apparaît également avec des verbes renvoyant à un processus cognitif permettant un travail de catégorisation notionnelle. Fuchs & Le Goffic (2005) analysent ce rapport d’identification entre les deux termes, repère et repéré :

Comme est la marque d’un mouvement d’identification entre un terme de départ (préconstruit, échantil de la mise en comparaison) et un terme comparé, mouvement qui aboutit à la construction d’une identité ; comme est donc toujours, résultativement, un marqueur (comparatif) d’identité́, restant à déterminer les termes entre lesquels et le point de vue sous lequel se construit cette identité́ : une identification suppose un angle de vue sous lequel A et B sont identifiés, quelles que puissent être leurs différences sous d’autres angles. (Fuchs & Le Goffic 2005 : 2)

80Leur analyse de comme rappelle celle de Gilbert (1998) pour as, en montrant le lien entre comme et le « modus » :

Le point de vue véhiculé par comme est fondamentalement la « manière », ou, pour éviter ce que ce mot a d’étroit et de réducteur (et pour permettre de comprendre l’emploi de comme dans des domaines où il serait incongru de parler littéralement de « manière »), ce que nous appellerons le « modus » : à la base, manière de faire (modus faciendi) ou manière d’être (modus essendi). La syntaxe fait le reste, les variations de sens qu’on tend à mettre au compte de comme étant les effets des variations de son fonctionnement et de sa portée. (Fuchs & Le Goffic 2005 : 2).

81L’identification opérée par as se retrouve en français par le biais de « comme », majoritairement associé aux verbes considérer, percevoir et voir.

5.2.2. Voir et percevoir

82Le verbe voir est largement associé à be seen as, en raison de son emploi cognitif mis en œuvre par le biais de la préposition comme.

(23a) In fact Fox TV had been lobbying for the attack for a while. It was seen as a righteous blow against Arab propaganda.

(23b) En fait, depuis quelque temps, Fox TV menait une opération de lobbying pour que cette attaque ait lieu. Cela a été vu comme quelque chose de justifié contre la propagande arabe. (PLECI)

83À notre avis, la traduction (23b) n’est pas très heureuse, comme c’est fréquemment le cas lorsque voir est employé. Le français dispose d’un spectre de verbes ou d’autres procédés de traduction pour rendre compte des repérages complexes mis en œuvre dans be seen as. La traduction être vu comme est possible mais souvent maladroite.

84Nous préférons les traductions par percevoir, qui peuvent aussi bien s’appliquer à be seen as qu’à be seen to : il n’y a pas de différences significatives. Notons d’ailleurs que percevoir est à la limite de la représentation de la perception et de la cognition, ce qui peut justifier son emploi exclusivement à la forme passive pour ses emplois cognitifs.

(24a) Liberalism, seen as the ideology of the British Empire, was less popular.

(24b) Perçu comme idéologie de l’empire britannique, le libéralisme jouissait alors d’une moindre popularité. (PLECI)

85Employé à la forme active, percevoir reprend une valeur perceptive sensorielle.

5.2.3 Estimer et juger

86Le verbe estimer apparaît rarement dans nos données (3% des cas), mais reste une traduction possible dans le cadre de l’évaluation subjective pour les deux constructions en as et to. Be seen to dans l’énoncé (18) est traduit par estimer à l’actif, précédé du pronom on :

(18a) Despite the negative tone, aquaculture was seen to have a future if the industry was improved and better-regulated, with better research […].

(18b) Malgré les commentaires négatifs, on estime que l’aquaculture a de l’avenir si on améliore et règlemente davantage l’industrie […] (Linguee)

87La traduction (18b) rend compte des cas où l’évaluation subjective renvoie à une visée, basée sur une « estimation » impliquant le maintien de l’altérité entre deux valeurs (« l’aquaculture a de l’avenir ou n’en a pas »). En effet, en (18), la validation de la relation prédicative < aquaculture – have a future> est visée car elle dépend de la réalisation du contenu propositionnel de la proposition subordonnée conditionnelle qui suit.

88Une autre traduction commune aux deux constructions est le verbe juger. Nous n’avons pas assez de cas pour mener une analyse détaillée. On peut simplement noter que les données sont parfois parasitées par le cas particulier de l’adjectif necessary. En français, la collocation juger nécessaire forme un bloc lexical :

(25a) A broader space is seen to be necessary for the proposals […]

(25b) Il est jugé nécessaire de donner une place plus large aux propositions […]

89Une étude locale de be seen as/ be seen to be / be seen Ø suivi de l’adjectif necessary pourrait d’ailleurs s’avérer intéressante.

5.3. Autre traduction commune : la non-traduction ou l’assertion

90La non-traduction de see, « NT », n’est pas non plus spécifique à l’une ou l’autre construction. Il n’y a pas de corrélation entre les cas traduits par une assertion et les deux constructions anglaises.

91On constate en effet, sous certaines conditions, la disparition à la fois de be seen as et de be seen to dans le passage au français, ce qui revient à traduire be seen par une simple assertion :

(26a) In this new dichotomy of development and underdevelopment, underdevelopment is not seen as the opposite of development but as its elementary or embryonic form.

(26b) (…) le sous-développement n’est pas l’opposé du développement mais sa forme élémentaire ou embryonnaire.

92Ce phénomène de changement du statut assertif de l’énoncé a déjà été mis en évidence, notamment par Guillemin-Flescher dès 1984. On constate que lorsque le contenu propositionnel n’est pas attestable de l’extérieur, l’anglais privilégie une forme modalisée avec une subjectivation de l’énoncé comme avec be seen. En revanche le français supprime fréquemment la modalisation en assertant le contenu propositionnel. En d’autres termes, le statut assertif des énoncés et donc la traduction varient selon le degré d’attestabilité des contenus propositionnels.

93Notons que be seen peut se traduire explicitement sur le plan lexical, comme en (27b) où l’emploi du participe passé attesté renvoie directement à la problématique d’attestabilité des contenus propositionnels comme critère de traduction :

(27a) Although traditional remedies are seen to be effective for treating common afflictions, their therapeutic effect is limited. Especially when it comes to noma and its effects.

(27b) Mais si l’efficacité des remèdes traditionnels est de plus en plus attestée pour le traitement d’affections courantes, leur effet thérapeutique a des limites surtout dans le cas du Noma et des séquelles qui demeurent.

94Dans cet exemple, on peut imaginer que l’attestabilité de l’efficacité des médicaments est représentée par une courbe, qui peut être observée physiquement : on se situe là à la limite de la perception et de la cognition.

95La traduction de be seen par une assertion s’inscrit dans un phénomène plus large de différences de représentation subjective dans les deux langues. Regardons maintenant les cas de traductions isolées

5.4. Grande diversité de traductions isolées

96La ligne notée « divers » dans nos tableaux renvoie aux traductions isolées, représentatives de la diversité des traductions possibles de chaque construction be seen as et be seen to. Répertorier ces cas « divers » est un travail qu’il faudrait mener, avec des données plus nombreuses. Pour le moment, nous pouvons simplement faire remarquer quelques traductions intéressantes sur le plan stylistique comme en (27) :

(28a) One is that there is a collective “we”, a national identity represented without demurral by president, secretary of state at the UN, armed forces in the desert, and “our” interests, seen as self-defensive, without ulterior motive, and “innocent”, as a traditional woman is supposed to be innocent – pure and free of sin.

(28b) L’un de ceux-là est le « nous » collectif, une identité nationale incarnée, apparemment sans problème, par notre président, notre secrétaire d’Etat, nos forces armées dans le désert, et nos intérêts, habituellement consignés sous la rubrique de la légitime défense, dénués de mobiles cachés et plus généralement innocents. (PLECI)

97En résumé, il est difficile de mettre en évidence des traductions spécifiques à l’une ou l’autre construction dans l’état actuel de nos données. Seules les traductions par les verbes considérer et sembler ressortent comme distinctives : si considérer est largement associé à be seen as, la traduction par sembler, en revanche, est plus fréquemment associée à be seen to. Et cela nous semble d’ailleurs aller dans le sens de nos hypothèses de départ.

5.5. Vers des traductions distinctives ?

5.5.1. Traductions par sembler

98Le verbe sembler revient de façon fréquente comme traduction de see suivi d’une proposition infinitive to. Cela est cohérent avec l’hypothèse de départ sur to. En introduisant une instabilité référentielle, be seen to se rapproche de la modalité épistémique. Dans cette perspective, on comprend pourquoi be seen to est fréquemment traduite par sembler.

99Comme le montre F. Thuillier (2003 : 128), « avec sembler, on pose la validité d’un fait, mais on indique en même temps qu’il est possible qu’il soit invalide. On formule donc une hypothèse, c’est-à-dire une proposition concernant un état de choses, qui appelle confirmation ou infirmation ultérieure […] ». Examinons un exemple :

(29a) It can bring legal proceedings against any such company where the company is seen to have breached any of its obligations under the Law Relating to Freedom of Communication […]

(29b) … si cette société semble avoir violé l’une de ses obligations conformément à la Loi sur la liberté de communication […] (Linguee)

100La construction en to dont la valeur fondamentale est la visée, et donc la validabilité de la relation prédicative, est traduite par sembler en (29b). La représentation subjective n’est plus strictement qualitative (comme avec as). La proposition the company is seen est associée à l’occurrrence événementielle to have breached any of its obligations under the Law. En renvoyant au domaine du non-certain, la traduction par sembler rend compte de l’introduction de l’altérité introduite par to. On retrouve le même phénomène dans la traduction de l’énoncé suivant :

(30a) Communication difficulties between the flight and cabin crew were seen to have jeopardized the evacuation process in two occurrences.

(30b) Les problèmes de communication entre l’équipage de conduite et le personnel de cabine ont semblé nuire à l’évacuation proprement dite dans deux accidents. (Linguee)

101En parallèle, les traductions par le verbe paraître sont plus rares, donc classées sous « divers ». Voici néanmoins, pour marquer la comparaison, un exemple qui met en évidence la particularité de paraître en opposant l’être et le paraître :

(31a) Judges must not only be impartial, they must also be seen to be impartial.

(31b) Les juges ne doivent pas seulement être impartiaux, mais ils doivent aussi le paraître. (Linguee)

102On constate le lien entre be seen to et paraître dans les cas où il s’agit d’évoquer une représentation subjective uniquement relativement à un point de vue externe. Comme le souligne F. Thuillier (2003 : 134), « Avec paraître, l’assertion est posée comme certaine, mais relative à un point de vue. Avec sembler, en revanche, l’assertion est du domaine du non certain […] ».

103L’emploi de see au passif, notamment suivi de to, attenue le degré assertif de l’énoncé en introduisant une mise à distance de la prise en charge du contenu propositionnel par l’énonciateur-origine. Avec les passifs courts, la source du contenu rapporté n’est pas explicitée, ce qui permet de rapprocher les constructions en be seen de l’évidentialité.

5.5.2. See, évidentialité et conditionnel journalistique

104Dendale & Bogaert (2012) présentent les différents arguments qui aboutissent à une définition plus ou moins large de l’évidentialité. Ce phénomène se définit comme « le marquage linguistique de la source d’énonciation » (Dendale & Bogaert, 2012 : 23). Le domaine est vaste, il n’y a pas lieu, ici, d’entrer dans le détail du débat. Ce qui nous intéresse est le rapport aux sources d’information avec le passif court, et son incidence sur le plan énonciatif. La non-prise en charge du contenu propositionnel par l’énonciateur origine s’exprime par des repérages complexes autour de verbes de discours rapporté (au sens large) dont see peut faire partie. L’exemple suivant illustre ce phénomène de polyphonie et l’incidence sur la traduction française :

(32a) (…) identifying the world AIDS epidemic as a threat to the United States’ national security. As a result, President Clinton has devoted $254 million to international aid designed to fight it. This could be seen as cynicism, or alternatively as enlightened self-interest – an example of economic logic that could encourage the world’s statesmen to cooperate for the greater good of humanity.

(32b) Début mai, un rapport de la CIA identifiait, pour la première fois, l’épidémie mondiale de sida comme une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis. La présidence décidait en conséquence de consacrer 254 millions de dollars à l’aide internationale pour la lutte contre ce fléau. Cynisme, diront certains : ne s’agit-il pas, avant tout, d’une menace pour les pays les plus touchés ? Si l’on admet toutefois que les décisions des Etats répondent à leur intérêt bien compris, cet exemple invite à réfléchir sur les incitations économiques qui peuvent les conduire à coopérer pour le bien de l’humanité. (PLECI)

105Le débat sur l’évidentialité interroge les liens entre source énonciative et modalité épistémique : le dédoublement de la prise en charge énonciative implique-t-il une diminution du degré de validabilité du contenu rapporté ? Sans trancher cette question largement débattue, nous nous contenterons de mentionner les traits évidentiels de be seen to en tant que marqueur d’instabilité référentielle impliquant un hiatus avec le maintien de l’altérité dans les configurations des repérages énonciatifs. Il n’est pas étonnant de trouver, dans cette perspective, des traductions de be seen to avec le conditionnel dit journalistique en français, même si cette traduction reste extrêmement marginale dans nos données. En voici un exemple :

(33a) The argument, common in the BMD debate, that a system is not a weapon because its primary role was seen to be defensive was felt to be illegitimate.

(33b) L’argument, couramment avancé dans le débat sur la défense antimissile balistique, selon lequel un système n’est pas une arme parce que son rôle serait avant tout défensif, a été jugé illégitime.

106L’origine assertive, tout en étant indéterminée, est posée comme origine de la prise en charge de la relation prédicative < its primary role – be defensive >. Comme le rappelle Merle (2004) « le conditionnel dit « journalistique » s’emploie pour présenter un contenu de discours rapporté – on l’appelle également pour cette raison conditionnel de reprise – tout en signalant une prise de distance par rapport à ce contenu de discours – on le nomme aussi pour cette raison conditionnel de précaution. » Cette stratégie de mise à distance et d’atténuation de la prise en charge énonciative permet à l’énonciateur rapporté de transférer à autrui la responsabilité du propos (Hanote 1999, Merle 2004). Puisque la distance énonciative s’interprète comme une opération de désassertion, il n’est pas surprenant de trouver la traduction par le conditionnel journalistique pour rendre compte des énoncés en be seen to, et non de ceux en be seen as. Il faut admettre néanmoins que nous ne disposons pas de suffisamment de données pour analyser ce phénomène plus en profondeur.

107Il est évident qu’en l’état actuel du recueil des données, nos hypothèses, notamment sur be seen to restent fragiles. Elles gagneraient à être testées avec un nombre d’occurrences nettement plus élevé.

Conclusion

108La mise en évidence des contraintes de traduction passe par un recueil de données qui reste parfois, on l’aura compris, insuffisant pour mener une analyse complète. Ce travail a néanmoins permis de poser des problèmes méthodologiques et d’avancer des hypothèses qui ne demandent qu’à être affinées avec des données représentatives.

109Autant les corpus unilingues fournissent un nombre d’énoncés suffisamment représentatif pour mettre en évidence l’alternance syntaxique entre be seen as et be seen to, autant le problème d’accès aux données incluant des traductions constitue un véritable obstacle à l’analyse contrastive. Prendre un objet d’étude aussi restreint montre les limites des études contrastives, souvent nettement plus chronophages que les analyses unilingues. L’autre technique, encore non explorée, serait d’effectuer la même étude sur un corpus comparable.

110Au-delà de ces réserves, nous avons pu montrer quelques tendances, à confirmer par une étude statistique. L’étude est basée sur l’hypothèse que be seen as implique une stabilisation référentielle sur la relation en jeu, notamment en raison de la composante qualitative de as. Dès lors qu’une instabilité est construite (sur le quantitatif ou qualitatif), l’altérité est marquée par la construction en to.

111Il en ressort, d’un point de vue contrastif, que be seen as est largement traduit par être considéré comme et dans une moindre mesure être perçu comme. Cette dernière traduction n’est d’ailleurs pas discriminante puisqu’elle se retrouve également dans les traductions de be seen to. En revanche le verbe sembler a été relevé majoritairement comme traduction de be seen to en raison de l’instabilité sur le plan assertif mis en jeu. Ce rapprochement avec la modalité épistémique, voire l’évidentialité, peut se retrouver dans les traductions avec le conditionnel journalistique en français.

112La problématique bien connue du lien entre perception et cognition s’illustre aussi dans les traductions françaises de be seen en on constate que. Sans entrer dans le débat, on peut simplement poser la question : peut-on constater sans avoir vu ?

113Osons, pour finir, quelques considérations diachroniques sans prétention : on pourrait avancer que la construction en to devrait a priori se maintenir comme trace d’une altérité alors qu’on peut se poser la question de savoir si as ne sera pas absorbé dans les constructions en Ø. La généralisation de be seen + Ø ne pourrait alors se faire, a priori, que dans les cas de conformité référentielle, sans problématique d’altérité, en se rapprochant du fonctionnement de consider ou regard.

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Notes

1 Cet article fait suite à une communication présentée avec Yves Malinier, Maître de Conférences à l’Université Paris 8, rattaché à l’Université Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, CLILLAC-ARP. Je remercie vivement les relecteurs, tout particulièrement Hélène Chuquet, pour leurs remarques constructives.

2 Exemple non répertorié extrait d’Internet en 2016.

3 Extrait de A Concise Anglo-Saxon Dictionary, J. Clark Hall, 1916, 2nd edition, the Mac Millan Company.

4 Extrait du dictionnaire Macmillan Phrasal Verbs Plus, 2005.

5 Le corpus PLECI a été constitué par le laboratoire FoReLL de l’Université de Poitiers et le CECL de l’Université de Louvain. Nous l’avons interrogé en 2015. Les références de tous les corpus interrogés figurent à la fin de la bibliographie.

6 Il serait probablement intéressant de les regrouper pour étudier leurs caractéristiques dans le détail, mais cela n’a pas été possible dans ce cadre.

7 Pour une présentation détaillée de la problématique de l’identification dans la Théorie des Opération Énonciatives, notamment sur son caractère symétrique/non-symétrique, voir Dufaye 2009, p. 82-85.

8 Rappelons que « l’apparition de to » est obligatoire dans la passivation des verbes de perception de type see (Khalifa 2003). Ainsi lorsqu’il renvoie à la perception, be seen suivi d’un verbe n’est pas compatible avec la base verbale sans to :

9 Cette tendance est confirmée en statistiques avec le calcul de la valeur-p et le test des Résiduels de Pearson. Nous ne pouvons pas présenter les calculs ici, mais nous avons pu constater que les tests allaient dans le sens de notre hypothèse.

Pour citer ce document

Par Françoise Doro-Mégy, «Subjectivité et interprétation cognitive de SEE : comment rendre compte des traductions françaises de be seen as VS be seen to ?», Cahiers FoReLLIS - Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l'Image et de la Scène [En ligne], Cahiers en ligne (depuis 2013), Traces de subjectivité et corpus multilingues, I. Quelles données contrastives pour des constructions à faible rendement ? De la nécessité des corpus multilingues spécialisés, mis à jour le : 23/04/2020, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=686.

Quelques mots à propos de :  Françoise Doro-Mégy

Université Paris-Est Créteil, IMAGER, EA 3958, LIDIL12