Her sleeping beauty of a stepmother, sa belle-au-bois-dormant de belle-mère : constructions N of a N en anglais et leurs traductions en français

Par Joasha Boutault et Jeanne Vigneron-Bosbach
Publication en ligne le 06 septembre 2019

Texte intégral

1Ce travail étudie un certain type de structure N of N d’un point de vue syntaxique, sémantique et contrastif. Il s’appuie sur l’analyse d’un petit corpus de 93 occurrences anglaises et de la traduction française de 55 d’entre elles. Aucun critère de genre littéraire spécifique n’a été retenu à cette étape de l’étude. Cependant, le corpus est majoritairement constitué d’exemples tirés de romans de science fiction et de Fantasy. Il contient également quelques extraits de bandes dessinées, sites Internet, films et séries télévisées, en doublage ou sous-titrage.

2De prime abord, à la lecture des exemples (1), (2) et (3) ci-dessous, on pourrait croire que la structure dont il est question ici est une structure N of N classique, telle que the back of the chair ou the President of the United States :

(1) For Auron, there was nothing worse than not knowing where he belongs. He had created his home and now he has to journey and fight to protect it, yet he was not sure if Richard would keep his oath. “Is this all you can think about?” Auron’s voice ascended. “You have no idea if that bastard of a king is burning our home as we speak and all you can think about is where I come from.” (A. J. Martinez, Scarlet Quest: Fables of Odealous, Summon Sphere, 2013, p. 108)

(2) Now Diotima Ridenow rested in the center of a room, the walls gleaming with huge crystals, looking like some sleeping princess from a fairy tale. (…) [Margaret] hadn't recorded any new music for Dio in almost a month! Not that her sleeping beauty of a stepmother was going to complain, but if she could hear the music, she must be getting tired of it by now. (Marion Zimmer Bardley, The Shadow Matrix, DAW Books, 1997, p. 39)

(3) She introduced Karan and Llian to Dirhan, a small, dark-skinned man with a thin face and a beak of a nose. (Ian Irvine, A Shadow on the Glass, Orbit, 1998, p. 493)

3Cependant, il s’agit en réalité d’une structure différente : non seulement la syntaxe en est contrainte, notamment en termes de détermination de N2, mais de plus ces exemples expriment un point de vue sur N2 via la modification apportée par N1. Tous les énoncés qui constituent notre corpus se situent d’ailleurs majoritairement dans du discours direct ou indirect libre, contenant des paroles ou des pensées.

4Notre analyse s’articulera comme suit. Tout d’abord, nous proposerons une description syntaxique et sémantique des exemples en anglais et de leur traduction française. Une étude des choix de traduction nous permettra de mettre en lumière les différences et les points communs. L’article se concentrera ensuite sur les occurrences contenant un N1 utilisé pour faire référence à une propriété du référent de N2 que l’énonciateur interprète comme notable : sa taille. Nous aborderons ainsi la notion de haut degré d’une propriété et nous nous attarderons plus particulièrement sur les exemples qui contiennent le N1 hell.

1. Description syntaxique de la structure

1. 1. Détermination des deux noms

5La détermination de N1 est très peu contrainte. Notre corpus contient en effet des exemples avec :

6the et les démonstratifs, même au pluriel :

7- the tiny, infinitely strange and beautiful scrap of a baby

8- that bastard of a king

9- this total mess of a novel

10- those fools of sewing women

a et ellipse en contexte exclamatif :

11- a palace of a house

12- hell of a place!

13les possessifs, génitif compris :

14- her sleeping beauty of a stepmother

15- my love of a barbarian

16- his stupid beaming lump of a daughter

17- Challan’s abomination of a daughter

18des déterminants à valeur qualitative :

19- someqlt slacked-mouth idiot of a farmboy

20- oneqlt hell of a cold fish

21On trouve également le pronom you dans des structures exclamatives :

22- you whining coward of a vampire

23Dans ces constructions, le déterminant a est de loin le plus fréquent. En effet, notre corpus en contient 49 occurrences. Viennent ensuite one, avec 12 occurrences, puis les possessifs qui, tous confondus, sont au nombre de 9.

24Seules six occurrences anglaises sont traduites par une structure similaire en français. Néanmoins, on notera que cinq d’entre elles ont une détermination possessive ou démonstrative devant N1 :

(4) Ma belle au bois dormant de belle mère.

(5) Toutes ces idiotes de couturières.

25On se demande si ce type de détermination de N1 ne favorise pas la présence de la structure en français. En revanche en anglais, N2 est obligatoirement précédé du déterminant « a » :

(1a) *that bastard of ø king

(2a) *her sleeping beauty of ø stepmother

(3a) *a beak of ø nose

26Non seulement a est obligatoire, mais on constate qu’il ne peut être remplacé par aucun autre déterminant :

(1b) *that bastard of your king

(2b) *her sleeping beauty of this stepmother

(3b) *a beak of the nose

27Notre corpus contient une occurrence dans laquelle N2 est déterminé par ø et non par a, mais N2 est alors au pluriel :

(6) “Last night in the hall, when Rohana invited us to join her women at the tapestry they were making for the hall chair cushions, I thought I should go mad! I love to embroider,” she added, “but how Rohana can endure it, I cannot imagine! I myself should go mad, to sit there night after night, surrounded by those fools of sewing-women…” (Marion Zimmer Bradley, The Shattered Chain, DAW Books, 1976, p. 230)

28Il s’agit de la détermination ø du pluriel et a réapparaît automatiquement quand on passe au singulier :

(6a) this fool of a sewing-woman

29L’utilisation obligatoire du déterminant indéfini a/an implique en principe que seuls les noms dénombrables peuvent être utilisés comme N2. L’étude de notre petit corpus semble corroborer cette hypothèse mais un plus grand nombre d’occurrences serait nécessaire pour le confirmer. Lorsque a peut être remplacé par une autre détermination, nous n’avons pas affaire à la structure qui nous intéresse. Ainsi, en (7) ci-dessous, il est possible de remplacer a par this ou that :

(7) “Well, get the hell up the front and bale,” Pender yelled and, as Mendark swayed forward, “Pox-ridden bastard of a mule and a goat, you are as useless as Llian of Chanthed.” (Ian Irvine, The Tower on the Rift, 2000, p. 239)

(7a) Pox-ridden bastard of this mule and that goat.

30Dans cet énoncé, qui ne correspond donc pas à notre structure, bastard signifie « person born of parents not married to each other » (OED). (1) ne se comporte pas de la même façon : bastard y signifie « an unpleasant or despicable person » et a donc une interprétation qui s’écarte du sens littéral.

31La structure française se distingue de l’anglais par l'absence systématique de détermination devant N2 :

(8) Je ne vais pas me transformer en chauve-souris et m’envoler. Je ne suis qu’un pauvre bougre de docteur qui se trouve piégé dans une situation impossible. (Marion Zimmer Bradley, Projet Jason, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990 p. 115-116)

(8a) *un pauvre bougre d'un docteur

32Il nous semble qu’en (8) et (8a) ci-dessus, il ne s’agit pas d’un article zéro mais bien d’une absence d’article. La structure rejoint alors d’autres structures en N de N telles que un genre de sucre, un morceau de sucre, une histoire de fou1. Cette absence de détermination est nécessaire à la construction de la structure N de N étudiée mais elle ne permet pas de la distinguer des autres structures N de N. Dans toutes les structures marquées, l’introduction d’une détermination est impossible (sans changement de sens) :

33(9) *un morceau d’un sucre

34(10) *un genre d’un sucre

35(11) *une histoire d’un fou

36Contrairement à ce qui se passe en anglais, on note que l’absence de détermination devant N2 en français est nécessaire mais non suffisante pour distinguer la structure N de N qui nous intéresse.

37La « portée » du déterminant de N2 est également intéressante. Selon Dufaye (2005 non publié), tout se passe comme si that, dans that bastard of a king, était déterminant de king et a était déterminant de bastard. Cette constatation est fondée sur la possibilité de reformuler l’énoncé en that king is a bastard2. Pour lui, la structure est donc dérivée, en Grammaire Générative, par déplacement de N13 :

Image 10000000000003750000026763614CCF71817E05.jpgFigure 1 : Représentation en arborescence de l’énoncé that bastard of a king

38Toutefois, une telle représentation pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, of est tête d’une projection fonctionnelle (FP) placée entre le DP et le NP. Or, of est une préposition, donc habituellement tête d’un syntagme prépositionnel (PP). Les PP sont placés au-dessus des DP de façon à refléter l’ordre linéaire préposition – déterminant – nom. Le FP semble ici n’être utilisé que pour respecter l’ordre d’apparition des éléments dans la structure N of N marquée, ce qui n’est pas une motivation suffisante. Qui plus est, il s’agirait de l’unique occurrence d’une telle structure, ce qui contreviendrait au principe d’économie.

39Par ailleurs, les groupes nominaux, lorsqu’ils sont placés à l’intérieur d’un autre groupe nominal, sont en position de spécifieur (fille d’un niveau XP, sœur d’un niveau X’). C’est le cas du génitif, qu’Abney (1987) représente ainsi :

Image 10000000000001FF0000016D4F758AFBE1C5514E.jpgFigure 2 : Représentation du génitif proposée par Stephen Abney (1987)

40L’argument John remonte effectivement d’une position de spécifieur (Spe-NP) à une autre, mais qui est celle du DP et non pas celle d’une projection fonctionnelle.

41Dans la représentation du génitif, le mouvement est motivé par le fait que tout groupe nominal doit porter un cas. Il remonte en Spe-DP pour y recevoir le génitif, attribué par ’s. Quelle est alors la motivation du déplacement du groupe nominal dans la représentation de Dufaye ? Pourquoi le NP seul se déplacerait-il, sans son déterminant ? Nous n’avons pas connaissance d’autres cas de déplacement de ce type4.

42Au-delà des problèmes techniques liés à la dérivation en Grammaire Générative, une telle analyse ne rend compte que d’exemples tels que that bastard of a king. La glose that king is a bastard n’est possible qu’avec un nombre réduit d’énoncés :

(13) They were both still bemused, not needing to look to see: still, the tiny, infinitely strange and beautiful scrap of a baby, with red-headed fuzz; the first of a second chain of telepath with chieri blood. (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, 'The World Wreckers', DAW Books, 2004, p. 386)

(13a) *That baby is a tiny, infinitely strange and beautiful scrap.

(14) But she only gave him a little eye-blink of a smile, and lightly shook her head. (Marion Zimmer Bradley, A World Divided, ‘The Bloody Sun’, Daw books, 1965, p. 411)

(14a) *That smile is a little eye-blink.

43Le français marque le genre grammatical dans la détermination. Ainsi, on voit aisément dans l’exemple (15), traduction en français d’un texte source anglais5, que mon ne peut pas être déterminant de N2, celui-ci étant féminin :

(15) J’ai grandi dans une maison où la plupart des repas étaient préparés par mon traiteur de mère6. (Lucy Knisley, Délices, Delcourt, trad. Margot Negroni, 2014 p. 42)

44Le traducteur a choisi un déterminant masculin accordé au N1. De fait, ma traiteur de mère nous semblerait problématique, comme ma cordon-bleu de belle-mère dans l’exemple suivant :

(16) Cécile, mon cordon-bleu de belle-mère, me parle encore du saumon mariné et de cette purée caramélisée de topinambours, avec, en décoration dégustative, fenouil, yogourt et herbes fraîches. (Jean-Philippe Tastet, « À la table de sir Wilfrid », Le Devoir, 9/01/2015, https://www.ledevoir.com/vivre/restaurants/428381/a-la-table-de-sir-wilfrid7)

45Ces deux exemples semblent remettre eux aussi en question la répartition « en chiasme » des déterminants.

46Malgré nos réserves sur la dérivation proposée, elle nous amène à envisager que that dans bastard of a king est déterminant non pas de king comme Dufaye le propose, ni de bastard seul, mais de l’ensemble bastard of a king. Notre corpus contient d’ailleurs l’exemple suivant :

(17) Beneath a window was a mound of fallen drapes, half-covering a huge jelly of a woman swathed in the scarlet and purple gown of the High Court. […] Her face was round as the moon, with eyes that looked tiny in their pouches of fat. (Ian Irvine, The Tower on the Rift, Orbit, 2000, p. 9)

47Le nom jelly a, en principe, un fonctionnement continu, et est donc incompatible avec le déterminant indéfini. Celui-ci semble alors déterminer non pas uniquement le nom qui le suit, mais l’ensemble N1 of a N2. En français d’ailleurs, la substitution du N2 par un pronom est impossible comme le montre le test en :

(8b) Je ne suis qu’un pauvre bougre de docteur. *je n’en suis qu’un pauvre bougre

(8c) J’en suis un.

(18) Je ne suis qu’un pauvre fils de docteur.  je n’en suis qu’un pauvre fils

48Ce comportement n’est pas sans rappeler celui des noms composés. Un test classique pour les repérer consiste à vérifier si l’on peut en séparer les deux éléments. M. Paillard (2000) donne le paradigme suivant :

(19) une lampe de chevet

*une lampe puissante de chevet

une puissante lampe de chevet

49On obtient les mêmes résultats avec les structures dont nous proposons l’analyse :

(8) un pauvre bougre de docteur.

(8d) un bougre de docteur

(8e) *un bougre de pauvre docteur

50Jean Chuquet (communication personnelle) suggère d’ailleurs que le premier déterminant pourrait être celui de l’ensemble N1 of dét N2 dans tous les groupes nominaux N of N en anglais. The dans the branch of a tree ou the city of Rome serait déterminant de l’ensemble [branch of a tree] et [city of Rome]. Nous n’avons, pour le moment, que quelques arguments à présenter en faveur de cette analyse qui, intuitivement, nous semble correcte. Elle implique cependant que le segment N1 of dét. N2 (par exemple branch of a tree) forme un constituant. Plusieurs tests permettent d’en faire la preuve, notamment celui qui consiste à opérer une substitution par la pro-forme one. Appliqué à la structure qui nous occupe, ce test met en évidence le paradigme suivant :

(20) I broke the branch of a tree.

*I broke the/that one of a tree.

I broke that one.

Ainsi, la pro-forme one remplace l’ensemble N1 of dét. N2, indiquant qu’il forme un constituant.

51Ce résultat donne du poids à l’analyse en syntaxe « classique » du groupe prépositionnel of a tree comme un complément du nom branch seul et non pas du groupe nominal the branch.

52En Grammaire Générative et à la suite d’Abney (1987), le groupe nominal est représenté en DP, qui contient le déterminant. Le groupe nominal lui-même, contenant le nom et ses modifieurs, est complément du déterminant :

Image 10000000000001B9000001E1100EC4329066F525.jpg

Figure 3 : Représentation en arborescence du groupe nominal au sein du groupe déterminatif

53Ainsi, le PP of a tree (dont le détail est ici caché), est complément du nom branch. Il est placé à l’intérieur du NP. Il nous semble que si le déterminant the ne déterminait que branch, alors le PP of a tree devrait être rattaché plus haut, dans le DP :

Image 10000000000001D5000001F5714FB7FE1D64CB74.jpgFigure 4 : Position alternative du groupe prépositionnel of a tree au sein du groupe déterminatif the large branch of a tree

54C’est d’ailleurs ainsi que sont distinguées les relatives restrictives des relatives appositives :

Image 10000000000004CD000002413CA3C3BC9606FA9E.jpgFigure 5 : Positions des propositions subordonnées relatives restrictives et appositives

55Ces données tendent donc à montrer que le déterminant est bien celui de l’ensemble N1 of dét. N2. Cette hypothèse mériterait toutefois une analyse plus approfondie faisant appel à un corpus d’étude plus large. Il faudrait par exemple différencier the branch of a tree de a pound of sugar.

1.2. Traductions vers le français

56Lors du passage au français, il est rarement possible de traduire en calquant la structure. Notre corpus contient en effet 52 exemples traduits, dont seulement 6 avec la structure N de N marquée, comme en (2’) :

(2) Now Diotima Ridenow rested in the center of a room, the walls gleaming with huge crystals, looking like some sleeping princess from a fairy tale. (…) [Margaret] hadn't recorded any new music for Dio in almost a month! Not that her sleeping beauty of a stepmother was going to complain, but if she could hear the music, she must be getting tired of it by now. (Marion Zimmer Bradley, The Shadow Matrix, DAW Books, 1997, p. 39)

(2’) Elle n’avait pas enregistré de nouvelles chansons pour Dio depuis près d’un mois ! Non que sa belle au bois dormant de belle-mère eût des chances de se plaindre, mais si elle pouvait entendre la musique, elle devait commencer à se fatiguer du premier disque. (Marion Zimmer Bradley, La matrice fantôme, Pocket, trad. Simone Hilling, 2002, p. 46)

57En anglais, le sémantisme de N2 ne semble pas ou peu jouer sur la structure elle-même : le référent de N2 peut être [+ animé] [+ humain] (woman, child, baby, doctor, barbarian…), [- animé] [-humain] (house, smile, planet, headache…) ou encore [+ animé] [– humain] (dog)8. La contrainte sémantique paraît plus importante en français : N2 correspond toujours à un référent [+ animé] [+ humain] (docteur, belle-mère, gardienne, demi-sœur, couturières, Ténébran9), qui décrit une profession ou un statut familial. Il s'agit donc d'une propriété définitoire.

58Dans l’exemple (21), N of a N est traduit par une structure N de N :

(21) In the rooms which the two couples were to share that night because of the house party, he felt a knifelike frustration, intensified by his half-drunken state, amorous and disappointed. It was a hell of a life, married like this and sleeping alone. A hell of a marriage, so far, and what felt like a travesty of a Christmas party. (Marion Zimmer Bradley, The Forbidden Tower, DAW Books, 1977, p. 429)

(21’) Dans la chambre que les deux couples devaient partager à cause de la fête, toujours amoureux et déçu, Andrew ressentit une épouvantable frustration, intensifiée par son ivresse. C’était une parodie de mariage, jusque-là, comme la fête était une parodie de Noël. (Marion Zimmer Bradley, La tour interdite, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990, p. 312)

59Cependant N2 n’est pas ici un animé humain, ce qui semble contredire notre hypothèse. Toutefois, on note qu’il est possible de supprimer de mariage alors qu’il est impossible de supprimer de belle-mère dans ma belle au bois dormant de belle-mère :

(21’a) C’était une parodie de mariage > c’était une parodie

(2’a) Non que sa belle au bois dormant de belle-mère eût des chances de se plaindre. > *non que sa belle au bois dormant eût…

60Enfin, c’est N2 qui qualifie N1 dans une parodie de mariage, alors que l’inverse se produit dans ma belle au bois dormant de belle-mère. Ces deux arguments nous permettent de conclure que une parodie de mariage ne constitue pas la structure N de N marquée10.

61Lorsque la traduction ne conserve pas N de N marqué, les traducteurs ont recours à différents procédés. Le plus fréquent est le « chassé-croisé » (Chuquet et Paillard, 1987), dans lequel le N1 anglais est traduit par un adjectif post-nominal :

Image 1000000000000231000000F15DBB25124FDAD9FE.jpgFigure 6 : Le « chassé-croisé »

62Ces traductions supposent la mise en place d'équivalences, comme en (22) et (22’) :

(22) Summers, I think you have a peach of a job – nothing to do but mix with the crowds in the city and listen to gossip. But in weather like this – (Marion Zimmer Bradley, The Shattered Chain, DAW Books, 1976, p. 106)

(22’) L’été, je suppose que vous avez la partie belle – rien d’autre à faire que de vous mêler à la foule dans la cité pour prêter l’oreille aux bavardages. Mais par un temps comme celui-ci… (Marion Zimmer Bradley, La chaine brisée, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990, p. 131)

63Ici, a peach of a job devient avoir la partie belle. Le sémantisme de peach réapparaît dans l'adjectif belle11. La traduction par équivalence globale montre bien que N1 of a N2 est un syntagme complexe qui constitue une seule unité de traduction (Hélène Chuquet, communication personnelle). De même en (23) et (23’), on observe que N1 of a N2 se traduit par un seul nom combinant le sémantisme des deux noms :

(23) I won't have it! I've held Armida for twenty years, and I won't be ousted by a chit of a girl no matter who she is. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 261)

(23’) Je ne le tolérerai pas ! Je gère Armida depuis vingt ans, et je ne me laisserai pas expulser par une gamine, qui qu’elle soit. (Marion Zimmer Bradley, La chanson de l’exil, Pocket, trad. Simone Hilling, 1996, p. 219)

64Cette équivalence confirme le caractère quasi-figé de la structure de l’anglais : chit of a girl est à envisager comme un seul bloc.

65Dans certains cas, le N1 est bien transposé en adjectif mais sans chassé-croisé. Lorsque cette syntaxe est disponible, ce procédé permet de conserver le même ordre d’apparition des notions :

(24) A giant of a blacksmith with blond hair stood below him, looking around anxiously. (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 595)

(24’) […] un gigantesque forgeron aux cheveux blonds se redressa et lança des regards inquiets autour de lui. (Brent Weeks, La voie des ombres, Bragelonne, trad. Olivier Debernard, 2011)

66Cet ordre peut également être conservé via une séparation syntagmatique :

(25) You whining coward of a vampire who prowls the night killing rats and poodles. You could have finished us both! (Interview with the Vampire, Neil Jordan, 1998)

(25’) Mauviette ! Un vampire qui rôde en tuant rats et caniches ! Tu aurais pu nous perdre ! (Entretien avec un vampire, Neil Jordan, 1998, sous-titres)

67Lorsqu’en anglais un adjectif modifie N1, ce dernier peut être abandonné en français et l’adjectif porte alors directement sur N2. Ainsi, a huge vat of a bath est traduit par une immense baignoire :

(26) She had a sudden, very clear memory of a huge vat of a bath in a room that smelled of something she could not name. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 18)

(26’) Elle eut soudain la vision très nette d’une immense baignoire dans une chambre à l’odeur qu’elle ne parvenait plus à nommer. (Marion Zimmer Bradley, La chanson de l’exil, Pocket, trad. Simone Hilling, 1996, p. 15)

68La traduction littérale est impossible :

(26’a) *Cette immense cuve de baignoire.

69Cet énoncé serait acceptable si l’on parlait d’un type de cuve, ou bien si baignoire était au pluriel. Toutefois, l’interprétation serait alors quantitative et sémantiquement étrange (une cuve remplie de baignoires). Le caractère inanimé de N2 déclencherait de fait une lecture quantitative de N de N. On retrouve la même stratégie de traduction en (27) et (27’), dans lequel a massive pile of a castle devient un château massif :

(27) Beneath all the agitation, Margaret got the vague impression of a massive pile of a castle, and snow-capped peaks, and strong redheaded men and women. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 291.)

(27’) Sous son agitation, Margaret perçut comme un château massif, des pics couronnés de neige, des hommes et des femmes à la forte personnalité et à la chevelure rousse. (Marion Zimmer Bradley, La chanson de l’exil, Pocket, trad. Simone Hilling, 1996, p. 246)

70Ici, la traduction littérale une pile massive de châteaux ne serait possible qu’avec un pluriel sur N2 et une interprétation quantitative, difficilement acceptable, bien que ce ne soit pas impossible.

71En anglais, l’interprétation N of a N marquée est dépendante de la détermination de N2. Ainsi, le segment souligné N of ø N en (28) a une interprétation quantitative proche de une pile massive de châteaux :

(28) “You're not a tinker,” the mayor said. “Don't try to pass yourself off as one.”

“I'm not trying to pass myself off as anything,” the old man snapped. “I'm a tinker and a peddler and I'm more than both. I'm an archanist12, you great dithering heap of idiot.” (Patrick Rothfuss, The Name of the Wind, DAW Books, 2009)

72Idiot a ici un fonctionnement continu, comme trouble dans a heap of trouble. Ajouter une détermination indéfinie à N2 (you great dithering heap of an idiot) redonnerait un fonctionnement discontinu à idiot et une interprétation qualitative à l’énoncé.

73Dans d’autres traductions, c’est N2 qui disparaît :

(29) His ever-increasing dependence on her distressed her more than she wanted to admit. It was as if their year-long sojourn on Relegan had drained away the last of his vigor, leaving behind a dried-up husk of a man. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 16)

(29’) Sa dépendance de plus en plus grande à son égard l’angoissait plus qu’elle ne voulait l’admettre. Comme si leur séjour d’un an à Relegan avait drainé ses dernières forces, ne laissant de lui qu’une coque desséchée. (Marion Zimmer Bradley, La chanson de l’exil, Pocket, trad. Simone Hilling, 1996, p. 13)

74Man est ici transposé en complément indirect de laisser et subit une modulation, c'est-à-dire une « variation dans le message, obtenue en changeant de point de vue d’éclairage » Vinay et Darbelnet, (1977 : 51). En effet, la transposition met en place une complémentation supplémentaire par rapport à leave behind. La modulation est visible par le fait qu’en anglais on décrit seulement un objet résultant par N of a N alors qu’en français on a l’idée d’un état résultant suite à un processus s’étant appliqué à « lui ». Les procès leave behind + COD et laisser de (complément) + COD ne présentent donc pas l’événement sous le même angle. Le choix de la transposition combinée à la modulation a ici pour conséquence de réintroduire la préposition de correspondant à of.

1.3. OF marqueur de hiatus

75D’après l’Oxford English Dictionary13, of partage son sens premier avec off : « The primary sense was away, away from, a sense now obsolete, except in so far as it is retained under the spelling off. » Cette valeur de base en fait la marque d’un écart, d’un hiatus entre les deux segments qu’il relie. Le paradigme suivant, emprunté à Gauthier (1995 : 106), montre que of est présent tant que le hiatus avec le type est maintenu :

(30) Popo was something of a carpenter.

He wasn’t much of a carpenter.

He was more of a carpenter than…

He was enough of a carpenter to…

76Dans ces exemples, Popo ne possède pas toutes les caractéristiques typiques d’un charpentier, il n’est pas un charpentier « au plus haut degré ». Dès que le hiatus disparaît, dès qu’on a superposition entre l’occurrence et le type, of disparaît lui-aussi :

(31) He was very much the carpenter.

*He was very much of the/a carpenter.

77La détermination a sur N2 montre que l’on extrait une occurrence d’un premier domaine notionnel. Il s’agit là d’une occurrence type qui sert d’étalon (Gauthier, 1995) à partir duquel on effectue une opération de centrage notionnel. Nous sommes en présence du centre organisateur. Avec l’utilisation de N1, on associe au domaine notionnel de N2 un second domaine. L’énonciateur isole une propriété, exprimée par N1, qui n’est pas définitoire de N2 mais qu’il lui associe malgré tout.

78Of permet donc de marquer un hiatus, que Gauthier (1995 :102) définit comme « la trace de l’écart par rapport à la norme ». C’est cette distance « par rapport au centre attracteur » qui indique que l’ensemble de la structure ne constitue pas une occurrence type, n’étant pas superposable au gabarit/étalon représenté par N2 seul.

79Ainsi, dans l’exemple (26), a huge vat of a bath n’indique pas que la baignoire est en tout point identique à une cuve, ni que l’on se sert d’une cuve pour se laver. Il n’y a que superposition partielle des deux domaines notionnels, permettant une comparaison de N2 avec le référent de N1, et ainsi une évaluation de la part de l’énonciateur-asserteur :

Image 10000000000002CD0000018303D481A9385F195D.jpgFigure 7 : Intersection des domaines notionnels de vat et bath dans a huge vat of a bath

80L’identification stricte bath = vat est impossible, elle ne peut rester que partielle. Comme nous l’avons montré en (13) et (14), la glose utilisant la copule semble parfois disponible, mais une étude des exemples du corpus montre qu’elle pose bien vite problème si l’on conserve une identification stricte, avec superposition totale des domaines notionnels exprimés par N1 et N2 :

(13) They were both still bemused, not needing to look to see: still, the tiny, infinitely strange and beautiful scrap of a baby, with red-headed fuzz; the first of a second chain of telepath with chieri blood. (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, ‘The World Wreckers’, DAW Books, 2004, p. 386)

 *The baby is a tiny… scrap.

(32) Only a blind man would be unable to see that you are a splendid figure of a woman, and will be for many years to come. (Marion Zimmer Bradley, The Shadow Matrix, DAW Books, 1997, p. 291)

 *A/the woman is a splendid figure.

81On remarque en réalité qu’il existe plusieurs degrés de dissociation opérés par of. C’est d’ailleurs ce que propose Cotte (1985). La séparation maximale entre les domaines notionnels est illustrée par un exemple tel que the trunk of a tree : « N1 réfère alors à un individu distinct du référent de N2. La dissociation n’est cependant pas absolue car la préposition pose un lien génétique entre N1 et N2. Il y a alors souvent partition, le référent de N1 étant inclus dans celui de N2 ; exemple : the trunk of a tree. » (Cotte 1985 :78).

82À l’autre extrémité du gradient se trouve the city of Rome, identification stricte avec N1 qui définit génériquement N2. Proche de ce pôle, the three of us dénote une quantité non incluse dans le référent de N2 mais qui en est néanmoins indissociable.

83La structure N of a N marquée se place entre les deux : « N1 réfère au même individu que N2 mais la notion de N1 n’est pas une définition générique ; au contraire, il s’agit d’une qualification particularisante et subjective. » (Cotte 1985 :78).

84Cotte propose comme autre exemple de ce type son colonel de mari, dont le calque nous semble impossible en anglais (*her colonel of a husband). Cependant, contrairement aux autres cas qu’il mentionne, on a ici deux propriétés stables d’un même référent. N1 indique un statut social, « définition peu singularisante » (Cotte, 1985 :88), à la différence de that bastard of a king ou the scrap of a baby. De même, dans mon épouse de femme (entendu de la bouche d’un collègue), le double sémantisme de femme crée une ambiguïté entre femme vs. homme et femme vs. mari. Le second cas est totalement redondant mais c’est pourtant bien cette interprétation que l’on sélectionne. Mon épouse de femme fait référence à une femme dotée de toutes les qualités d’épouse (l’épouse modèle, sans doute avec une coloration humoristique) et non une femme à qui on attribue certaines propriétés. On note d’ailleurs qu’en anglais, my spouse of a wife est acceptable (tout du moins autant que l’est le calque français), tandis que ?my spouse of a woman est plus problématique.

2. N of a N et l’expression du haut degré

2.1. Deux domaines notionnels

85Notre structure marquée N of a N permet d’exprimer l’opinion de l’énonciateur-asserteur sur N2, auquel il attribue pour cela une propriété non définitoire exprimée par N1. Les énoncés qui ne contiennent pas (ou trop peu) de marqueurs d’évaluation nous semblent moins compatibles avec cette structure. Comparons ainsi (15) et (16) déjà mentionnés dans la première partie :

(15) J’ai grandi dans une maison où la plupart des repas étaient préparés par mon traiteur de mère. (Lucy Knisley, Délices, Delcourt, trad. Margot Negroni, 2014 p. 42)

(16) Cécile, mon cordon-bleu de belle-mère, me parle encore du saumon mariné et de cette purée caramélisée de topinambours, avec, en décoration dégustative, fenouil, yogourt et herbes fraîches. Elle dit également beaucoup de bien de cette épaule d’agneau confit, chou de Savoie, pommes et vadouvan. Venant d’une Savoyarde, le compliment a une valeur exceptionnelle. (Jean-Philippe Tastet, « À la table de sir Wilfrid », Le Devoir, 9/01/2015, https://www.ledevoir.com/vivre/restaurants/428381/a-la-table-de-sir-wilfrid14)

86En (16), l’énonciateur-asserteur je fait la critique très positive de la cuisine d’un restaurant. Il rapporte pour cela les propos de sa belle-mère qui présente (aujourd’hui « encore ») toute une liste de mets qu’elle juge délicieux. En qualifiant Cécile de « cordon-bleu », « je » lui confère toute l’autorité nécessaire pour que ses propos puissent lui servir de référence. En revanche, (15) ne contient pas suffisamment d’indices d’évaluation. En effet, être traiteur ne constitue pas autant un gage de qualité qu’être un cordon-bleu et à ce titre, traiteur est moins satisfaisant en N1.

87Les exemples étudiés jusqu’ici présentent une très grande variété dans le choix des N1 : business, bitch, filth, cow, jelly, peach, love, blossom. Il est malgré tout possible de relever un certain nombre de N1 employés pour faire référence à une propriété du référent de N2 que l’énonciateur interprète comme notable : sa taille. Ainsi, en (33) et (34), N2 fait référence à une personne, mage et man :

(33) The conflagration was in the courtyard, in that odd Cenarian statue garden. Should Neph stay here and live? Did he dare go face that fire? What would this titan of a mage do if Neph dared to confront him? (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 596)

(34) Solon's face took on an intensity Dorian hadn't seen since he'd left Sho'fasti wearing his first blue robes. Now, as then, the slab of a man looked more like a soldier than like one of the foremost mages of the day. (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 428)

88À ces N2 sont associés les N1 titan et slab. Ici aussi, of maintient le hiatus entre les deux domaines notionnels, indiquant que le mage n’est pas littéralement un titan, et que l’homme n’est pas une épaisse plaque de pierre. Ces N1 indiquent que les référents de N2 sont immenses ou très massifs. Il en est de même avec bulk dans a big bulk of a man, pile dans a massive pile of a castle, ou encore giant dans a giant of a blacksmith.

89On peut différencier deux cas de figure. Dans le premier, c’est N1 lui-même qui apporte l’interprétation de grande taille. Il en est ainsi avec titan, giant ou slab. Dans la deuxième catégorie, N1 correspond à un objet souvent perçu comme grand mais qui ne l’est pas obligatoirement. C’est alors un adjectif portant sur N1 qui fait ressortir cette interprétation :

(26) She had a sudden, very clear memory of a huge vat of a bath in a room that smelled of something she could not name. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 18)

(27) Beneath all the agitation, Margaret got the vague impression of a massive pile of a castle, of snow-capped peaks, and strong redheaded men and women. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 291)

(35) […] Rulke was a giant, a great blackbearded bear of a man, his hair so dark that it gleamed blue. He would have been head and shoulder above me and twice my weight. He was inhumanly handsome, and charming too. You could not but like him and want to be in his company. (Ian Irvine, A Shadow on the Glass, Orbit, 1998, p. 273)

90Ainsi en (35), un ours n’est pas obligatoirement gros mais l’adjectif great qui le pré-modifie met l’emphase sur sa grande taille, faisant de l’homme dont il est question une vraie montagne. Ce type d’énoncé sera fréquemment traduit en français par un adjectif seul, correspondant souvent à l’adjectif utilisé pour modifier N1 :

(26) She had a sudden, very clear memory of a huge vat of a bath in a room that smelled of something she could not name. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 18)

(26’) Elle eut soudain la vision très nette d’une immense baignoire dans une chambre à l’odeur qu’elle ne parvenait plus à nommer. (Marion Zimmer Bradley, La chanson de l’exil, Pocket, trad. Simone Hilling, 1996, p. 15)

(27) Beneath all the agitation, Margaret got the vague impression of a massive pile of a castle, of snow-capped peaks, and strong redheaded men and women. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 291)

(27’) Sous son agitation, Margaret perçut comme un château massif, des pics couronnés de neige, des hommes et des femmes à la forte personnalité et à la chevelure rousse. (Marion Zimmer Bradley, La chanson de l’exil, Pocket, trad. Simone Hilling, 1996, p. 246)

91À défaut d’un adjectif en anglais, c’est l’une des caractéristiques de N1 qui sera retenue et transposée sous forme adjectivale, comme nous l’avons vu avec peach of a job en (22) :

(34) Solon's face took on an intensity Dorian hadn't seen since he'd left Sho'fasti wearing his first blue robes. Now, as then, the slab of a man looked more like a soldier than like one of the foremost mages of the day. (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 428)

(34’) Le visage de Solon exprimait une résolution que Dorian n’avait jamais vue depuis que son ami avait quitté Jermai en portent ses premières robes bleues. Aujourd’hui, comme à cette époque, cet homme épais ressemblait davantage à un guerrier qu’à un des mages les plus éminents de son époque. (Brent Weeks, La voie des ombres, Bragelonne, trad. Olivier Debernard, 2011)

92Le nom slab est défini comme « a flat, broad, and comparatively thick piece or mass of anything solid » dans l’Oxford English Dictionary15. C’est ici l’épaisseur qui est la propriété retenue dans la traduction. L’adjectif épais est par ailleurs placé après le nom, ce qui donne une traduction par chiasme due aux contraintes de la langue. Dans d’autres cas, l’adjectif peut être antéposé au N2 : 

(24) A giant of a blacksmith with blond hair stood below him, looking around anxiously. (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 595)

(24’) […] un gigantesque forgeron aux cheveux blonds se redressa et lança des regards inquiets autour de lui. (Brent Weeks, La voie des ombres, Bragelonne, trad. Olivier Debernard, 2011)

93Ce procédé permet de conserver le même ordre d’apparition des notions. On note néanmoins que la structure résultante est alors moins marquée qu’elle ne l’est en langue source. Inversement, on trouve des exemples dans lesquels la taille de N2 est interprétée comme petite, voire parfois insignifiante :

(13) They were both still bemused, not needing to look to see: still, the tiny, infinitely strange and beautiful scrap of a baby, with red-headed fuzz; the first of a second chain of telepath with chieri blood. (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, ‘The World Wreckers’, DAW Books, 2004, p. 386)

(14) But she only gave him a little eye-blink of a smile, and lightly shook her head. (Marion Zimmer Bradley, A World Divided, ‘The Bloody Sun’, Daw books, 1965, p. 411)

(23) I won't have it! I've held Armida for twenty years, and I won't be ousted by a chit of a girl no matter who she is. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 261)

(36) That impaired slip of a girl has better instincts than you, he thought. Soon you’ll be sorry you ignored her – and so will she. (Maggie Furey, Heritage of the Xandim, Gollancz, 2009, p. 261)

94N1 (scrap, eye-blink, chit ou encore slip) fait ici référence à un objet de très petite taille et confère cette caractéristique à N2.

95Certains énoncés sont ambigus :

(37) […] he could see himself perfectly well, but he did not reflect in the mirror.

“But, but, I can see myself –”

“Oh, yes, and if anyone bumps into you, they will know perfectly well that you are there,” she said with a sting of a smile. “You have not become a ghost, my love of a barbarian, I have only changed the look of the air around you, for a little while.”

Her face held the triumph of a gleeful child. (Marion Zimmer Bradley, A World Divided, ‘The Bloody Sun’, Daw books, 1965, p. 466)

96À première vue, le sémantisme de sting (‘piqûre’) laisserait penser que le sourire indiqué par N2 est valué négativement par N1. Tout comme une piqûre, il est désagréable, agressif. En réalité, le co-texte proche et étendu nous permet de rejeter une telle interprétation. En effet, les paroles suivantes du personnage féminin (my love of a barbarian) de même que la description de son visage (her face held the triumph of a gleeful child) rendent peu probable la présence d’une expression méchante sur son visage. Ainsi, il nous semble que la propriété retenue ici dans le mot sting est plutôt la brièveté. De fait, fleeting conviendrait davantage que mean pour remplacer sting of a. La traduction de ce segment reflète d’ailleurs une interprétation proche de celle que nous proposons :

(37’) Oui, et si quelqu’un se cogne contre toi, il te sentira, dit-elle avec une ombre de sourire.(Marion Zimmer Bradley, Soleil sanglant, Pocket, trad. Simone Hilling, 1989, p. 290)

97L’idée de brièveté nous semble perdue dans la traduction, ombre évoquant plutôt l’intensité du sourire que sa durée. Cependant, ceci correspond tout à fait à l’état d’esprit du personnage tel qu’il est décrit dans le co-texte, sa tristesse, sa fatigue : She looked pale and wretched. I have only changed the look of the air around you, for a little while. […] I’m not sure how long I can hold it.

98L’adjectif fugace16 pourrait permettre de combiner les deux propriétés :

(37’a) Oui, et si quelqu’un se cogne contre toi, il te sentira, dit-elle avec un sourire fugace.

2.2. Hell of a N : un ou deux domaines notionnels ?

99Lorsque N1 est hell, on peut différencier deux types d’énoncés :

(38) All I know about Darkover is that it's a cold hell of a world off on the edge of the universe, and not even decently part of the Empire. (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, ‘The World Wreckers’, DAW Books, 2004, p. 153)

(39) She had never seen an actual bagpipe before, though she knew about them from courses in early music at the University.

“It makes a hell of a racket,” Master Everard told her. “I've heard they were invented to scare the foe away – and I reckon a war pipe played loud enough would scare off a banshee.” (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 47)

100La planète décrite en (38) est très froide, ce qui se reflète dans la représentation que les habitants se font de l’enfer : il est glacé. Hell est ici modifié par l’adjectif cold, exprimant ainsi une propriété de N2 : this world is a cold hell. Il est donc fait référence au sens de base de N1 : il s’agit de l’endroit où vont les âmes des gens à punir. Cet énoncé a d’ailleurs été traduit par c’est un enfer glacé. En français, seuls N1 et son adjectif sont conservés, alors que c’est N2 qui l’est dans la plupart des cas (cf. this filth of a Terran traduit par ce terrien répugnant). On perd la structure marquée mais l'adjectif glacé permet d'exprimer le haut-degré de la basse température, ce que n'aurait pas donné froid. De plus, le of de l’anglais, en maintenant l’écart entre les deux domaines notionnels, instaure une relation de comparaison entre les deux noms, là où le français met en place une véritable métaphore.

101L’effet produit en (38) par hell est l’opposé de celui produit par paradise en (40) :

(40) It had been a long layover of the Starholm's crew, hunting heavy elements for fuel – eight months, on an idyllic green paradise of a planet; a soft, windy, whispering world, inhabited only by trees and winds. (Marion Zimmer Bradley, The Best of Marion Zimmer Bradley, ‘Bird of Prey’, edited by Martin H. Greenberg, A Sphere Book, 1990, p. 200)

102Paradise est lui aussi pré-modifié, mais la suppression des adjectifs ne change pas l’interprétation (a paradise of a planet). En (38) en revanche, supprimer cold a pour conséquence de faire basculer l’interprétation de hell du côté du haut degré, si bien que l’on en perd le sens de base. En (39) par exemple, il ne s’agit pas de comparer le bruit à un enfer. L’utilisation de hell a pour effet d’apporter une forme d’emphase. Les cornemuses ne font pas que du boucan, mais un boucan terrible, comme le dit la traduction. L’emploi du mot racket exprime à lui-seul l’opinion de l’énonciateur-asserteur à propos du son produit, racket étant défini dans le OED17 comme : « Uproar, disturbance, esp. as resulting from noisy or disorderly behaviour; din, cacophony, excessive or obtrusive noise. » Hell apporte une « couche supplémentaire », une surenchère. On fait alors référence non pas simplement à la notion racket, mais à son haut degré. De même en (41), hell a totalement perdu son sens initial d’« enfer » :

(41) “Jay, I’ve got the whole story on tape, just as you told me. You might not like having a blank spot in your memory. Want to hear what your alter ego did?”

Jay hesitated. Then he unfolded his long legs and stoop up. “No, I don’t think I care to know”. […]

Forth was watching him, and Jay asked irritably, “What is it?”

“You're one hell of a cold fish, Jay.” (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, ‘The Planet Savers’, DAW Books, 2004, p. 112)

103Ainsi, contrairement à (38) et aux exemples étudiés dans la première partie de l’article (comme en (1) bastard of a king), (39) et (41) travaillent sur l’intérieur du domaine d’une seule et même notion, exprimée par N2, construisant le centre attracteur du domaine, valeur ultime jamais atteinte.

104On peut alors avoir le maximum possible des propriétés (one hell of a cold fish) ou bien au contraire s’en éloigner au maximum :

(21) In the rooms which the two couples were to share that night because of the house party, he felt a knifelike frustration, intensified by his half-drunken state, amorous and disappointed. It was a hell of a life, married like this and sleeping alone. A hell of a marriage, so far, and what felt like a travesty of a Christmas party. (Marion Zimmer Bradley, The Forbidden Tower, DAW Books, 1977, p. 429)

(21') Dans la chambre que les deux couples devaient partager à cause de la fête, toujours amoureux et déçu, Andrew ressentit une épouvantable frustration, intensifiée par son ivresse. C’était une parodie de mariage, jusque-là, comme la fête était une parodie de Noël.18 (Marion Zimmer Bradley, La tour interdite, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990, p. 312)

105Ici, la structure a hell of a marriage est traduite par une parodie de mariage. Le choix du N1 français est intéressant pour traduire le haut degré (ironique) qu’exprime hell of a : cela n'a presque plus rien d'un mariage, il n’en reste quasiment que le nom. L'occurrence est donc construite en s'éloignant fortement du centre attracteur, en se plaçant à la frontière du domaine notionnel. Le nom parodie (défini par le TLF19 comme « Imitation grossière qui ne restitue que certaines apparences ») permet également d'indiquer que cette situation n'a plus que l'apparence d’un mariage20.

106La valeur de haut degré de hell ouvre la possibilité d’une fusion graphique, indice d’un figement (Paillard, 2000) de l’ensemble N1 of a :

(42) The kid was fearless. Either she had no sense, or Elene had done a helluva job calming her fears. (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 587)

(42’) Cette enfant était courageuse ou totalement inconsciente – ou bien Elène avait fait des merveilles pour apaiser ses peurs. (Brent Weeks, La voie des ombres, Bragelonne, trad. Olivier Debernard, 2011)

107Helluva, forme oralisée de hell of a, se rapproche d’un adjectif du type de amazing, great, qui lui-même fait référence à du haut degré. Il n’est ainsi pas surprenant que cette fusion ne soit pas compatible avec les exemples du type de (38) :

(38a) *a cold helluva world

108La valeur de haut degré de hell of a est encore plus évidente lorsque N2 est déterminé par le quantifieur a lot of :

(43) “He’ll have a hell of a lot of pain,” Damon said, bending to touch one of the smaller toes, where the nails had sloughed away with the broken and blackened skin, “and he might still lose a toe or two […]. But he’ll recover.” (Marion Zimmer Bradley, The Forbidden Tower, DAW Books, 1977, p. 271)

(44) I’m going to need a hell of a lot of his help and advice running this place. (Marion Zimmer Bradley, The Forbidden Tower, DAW Books, 1977, p. 219)

109On peut malgré tout noter une forme de continuum dans les valeurs de hell dans les structures N of a N marquées. Aux extrémités, on peut placer des exemples clairement différenciables comme ceux vus précédemment :

Image 10000000000002BF00000067DAC171756FE26FD8.jpgFigure 8 : Continuum représentant les valeurs de hell

110On note tout de même que les énoncés placés à la gauche du continuum sont très minoritaires, et hell y est toujours pré-modifié par un adjectif :

(38) All I know about Darkover is that it’s a cold hell of a world off on the edge of the universe, and not even decently part of the Empire. (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, ‘The World Wreckers’, DAW Books, 2004, p. 153)

111Entre les deux, on trouve des énoncés dans lesquels hell a une valeur intermédiaire qui joue avec son sens initial :

(45) I'm sorry. I should not have snapped at you. It has been one hell of a morning. (Marion Zimmer Bradley, Exile's Song, Science Fiction Daw, 1996, p. 355)

(45’) Excuse ma nervosité. La journée a été dure. (Marion Zimmer Bradley, La chanson de l’exil, Pocket, trad. Simone Hilling, 1996, p. 298)

(46) You certainly picked one hell of a moment. (Marion Zimmer Bradley, Heritage and Exile, 'Sharra's Exile', Fantasy Daw, 1975, p. 516)

(46’) Tu en as choisi un moment, pour faire ton entrée ! (Marion Zimmer Bradley, L’Exile de Sharra, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990, p. 135)

(47) Without Jaelle’s band I’d have been beaten up and probably gang-raped. I might have survived it – people do – but it would have been a hell of a thing to live with! (Marion Zimmer Bradley, The Shattered Chain, DAW Books, 1976, p. 154)

(47’) Sans la troupe de Jaelle, j’aurais été probablement rouée de coups et violée par toute la bande. J’y aurais peut-être survécu – cela arrive – mais cela aurait été épouvantable de vivre avec ce souvenir ! (Marion Zimmer Bradley, La chaine brisée, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990, p. 195)

112Hell continue à exprimer la valeur de haut degré qu’il a dans one hell of a cold fish mais le sens d’« enfer » reste envisageable. Il nous semble donc que ces exemples profitent du sens initial de hell pour exprimer le haut degré. Ils laissent un léger flou sur le nombre de domaines notionnels sur lesquels on travaille : deux domaines, exprimés par N1 et N2, ou bien un seul, exprimé par N2. C’est alors N2 qui semble avoir une influence sur la façon d’interpréter N1, en haut degré ou dans son sens premier. Un N2 qui fait référence à un lieu sera assez facilement compatible avec hell = enfer, l’enfer étant lui-même un lieu. La traduction conserve d’ailleurs cette ambigüité en transposant hell par l’adjectif infernal :

(48) “I went there once for, well, that doesn't matter.” He shivered suddenly. “Hell of a place; I've no idea why anyone wants it opened up; they'll have to give extra pay for volunteers. Cold as space and twice as dismal. Completely unspoiled, as tourist books say. It could use a little spoiling. (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, ‘The World Wreckers’, DAW Books, 2004, p. 130)

(48’) Planète infernale ; je ne vois pas pourquoi on veut l’ouvrir à l’exploitation. Ils sont obligés d’offrir des primes aux volontaires. Froide comme l’espace et deux fois plus désolée. Totalement impolluée, comme disent les guides touristiques. Un peu de pollution ne lui ferait pas de mal. (Marion Zimmer Bradley, Les casseurs de monde, Pocket, trad. Simone Hilling, 1971 p. 11)

(49) What a hell of a world, and why did I have to get stuck in it? (Marion Zimmer Bradley, A World Divided, ‘The Winds of Darkover’, Daw books, 1965, p. 602)

(49’) Quelle planète infernale ! Pourquoi faut-il que je m’y trouve coincé ? (Marion Zimmer Bradley, La captive aux cheveux de feu, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990, p. 96)

113Les N2 qui font référence à des situations semblent également accepter ce sens de hell mais de façon moins évidente nous semble-t-il :

(21) In the rooms which the two couples were to share that night because of the house party, he felt a knifelike frustration, intensified by his half-drunken state, amorous and disappointed. It was a hell of a life, married like this and sleeping alone. A hell of a marriage, so far, and what felt like a travesty of a Christmas party. (Marion Zimmer Bradley, The Forbidden Tower, DAW Books, 1977, p. 429)

(50) Andrew went moodily to get another drink. He thought, with a certain grimness, that considering what lay ahead of him this night, he might do well to get himself as drunk as possible. Between the country customs Damon thought so much of a joke, and the knowledge that he and Callista could not consummate their marriage yet, it was going to be one hell of a wedding night. (Marion Zimmer Bradley, The Forbidden Tower, DAW Books, 1977, p. 241)

114L’expression du haut degré exprimée à travers l’utilisation de hell est également compatible avec des propriétés valuées positivement, comme le montrent les exemples suivants :

(51) “I’d forgotten what this was like! After seven years behind a desk in Administration, and fifteen years teaching before that, I thought I’d never get out in the field again. I hadn’t realized what it would mean, coming to Darkover. I stayed because I thought I was doing good work, especially with the Bridge Society. But it’s good to be back in the field. It’s been so damn long.”

She must have been one hell of a Field Operative, if they gave her a post in Training School, Magda thought. (Marion Zimmer Bradley, City of Sorcery, DAW Books, 1984, p. 862)

(52) They were under water. He coughed as Feir came to the surface, and Solon thought dimly that the man was either a hell of a swimmer or something was dragging them out. (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 613)

(53) You’re a hell of a card player, fella. I know, because I’m a hell of a card player. (Butch Cassidy and the Sundance Kid, George Roy Hill, 1969)

115C’est le contexte qui permet de différencier les structures faisant référence à des propriétés valuées positivement de celles dans lesquelles hell of a indique un haut degré de propriété valuée négativement. Ceci est tout particulièrement évident lorsque l’on examine les couples suivants :

(42) The kid was fearless. Either she had no sense, or Elene had done a helluva job calming her fears. (Brent Weeks, The Way of Shadows, Orbit, 2008, p. 587)

(54) “Ben, how old are you?”

“Twenty. I'll be twenty one next week.”

“That's a hell of a good age to be.” (The Graduate, Mike Nichols, 1967)

(55) I came late, having been on duty in the Guard hall where I'd heard the cadets gossiping about the affair. I didn’t blame them. All Guardsmen, whatever their rank, and all cadets not actually on duty, have the privilege of attending. To youngsters brought up in the lowlands, I suppose it’s an exciting spectacle. I was more disinclined to go than ever because Marius had come in while I was dressing. He’d been taken to the children’s party, had made himself sick with sweets and had skinned knuckles and a black eye from a fight with some supercilious lithe boy, distantly kin of the Elhalyns, who had called him a Terran bastard. Well, I’d been called worse in my day and told him so, but I really had no comfort for him. I was ready to kick them all in the shins by the time I went down. It was, I reflected, a hell of a good start to the evening. (Marion Zimmer Bradley, Heritage and Exile, ‘The Heritage of Hastur’, Fantasy Daw, 1975, p. 110)

(56) “Is it [the crocodile] dead?”

“Well if it isn’t, we’re gonna have a hell of a job skinning the bastard.” (Crocodile Dundee, Peter Faiman, 1986)

116L’examen de (54) laisse à penser que la valuation positive est due à la modification de age par good. (55) présente le même schéma, start étant lui aussi pré-modifié par good, cependant a hell of a good start a ici une valeur ironique, comme le montre la phrase qui le précède : I was ready to kick them all in the shins by the time I went down. De même, c’est le contexte qui permet de déterminer que a helluva job en (42) constitue une valuation positive, en faisant référence à une propriété interprétée comme désirable, alors qu’elle ne l’est pas en (56). Ajoutons que lorsque hell value les énoncés positivement, son interprétation littérale (hell = les enfers) est bien entendu exclue en raison de son sémantisme intrinsèquement négatif.

117Parmi les adjectifs choisis pour transposer le N1 en français, hell présente une bonne correspondance avec sacré :

(57) “Stranger, among our people it is offensive to stare at young girls. If you were one of us, I would be in honor bound to call a challenge on you. Ignorance can be forgiven in a child or a stranger, but I can tell you are not a man who would deliberately offend women; so I instruct you without offense.” He smiled, as if anxious to reassure Carr that he really meant none.”

Uneasily, Carr looked away from Ellemir. That was a hell of a custom; it would take some getting used to. (Marion Zimmer Bradley, The Spell Sword, DAW Books, 1974, p. 64)

(57’) Etranger, chez nous il est extrêmement impoli de dévisager une jeune fille. Si vous étiez un des nôtres, mon honneur me commanderait de vous lancer un défi. On pardonne aux enfants et aux étrangers, mais je sens que vous n’êtes pas homme à offenser une femme délibérément. Alors, je vous mets au courant sans vouloir vous froisser.

Il sourit, désireux de convaincre Andrew de sa sincérité.

Mal à l’aise, Andrew détourna son regard d’Ellemir. C’était une sacré coutume. Il lui faudrait quelque temps pour s’y faire. (Marion Zimmer Bradley, L’épée enchantée, Pocket, trad. Simone Hilling, 2000, p. 90)

118La définition de sacré dans le TLF21 nous oriente également vers l'expression du haut degré : « - qui inspire le respect absolu, on y tient par dessus tout les copains c'est sacré. - à valeur intensive ».

119On retrouve cette possibilité avec fameux22 :

(41) “Jay, I’ve got the whole story on tape, just as you told me. You might not like having a blank spot in your memory. Want to hear what your alter ego did?”

Jay hesitated. Then he unfolded his long legs and stoop up. “No, I don’t think I care to know”. […]

Forth was watching him, and Jay asked irritably, “What is it?”

“You're one hell of a cold fish, Jay.” (Marion Zimmer Bradley, To Save a World, ‘The Planet Savers’, DAW Books, 2004, p. 112)

(41’) Jay, j’ai toute l’histoire enregistrée, comme vous me l’aviez demandé. Peut-être aimez-vous mieux ne pas avoir un trou dans vos souvenirs. Voulez-vous entendre ce qu’a fait votre alter ego ?

Jay hésita. Puis il déplia ses longues jambes et se leva.

- Non, je ne crois pas que ça m’intéresse. […]

Forth l’observait, et Jay demanda avec irritation :

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Vous êtes un fameux pisse-froid, Jay. (Marion Zimmer Bradley, Projet Jason, Pocket, trad. Simone Hilling, 1990, p. 140)

120Ces deux adjectifs ont par ailleurs l'avantage d’être antéposés au nom qu'ils modifient (cette position est obligatoire dans leur sens figuré), ce qui permet de reproduire l'ordre d'apparition des notions de la structure anglaise.

121La traduction de hell of a peut également faire appel à des adjectifs qui permettent en plus d’attribuer une propriété à N2 :

(56) “Is it [the crocodile] dead?”

“Well if it isn’t, we’re gonna have a hell of a job skinning the bastard.” (Crocodile Dundee, Peter Faiman, 1986)

(56’) « Est-ce qu’il est mort ?

- J’espère, sinon il va être chiant à dépiauter ce bestiau ». (Crocodile Dundee, Peter Faiman, 1986, doublage)

(58) What a hell of a world, where this kind of war against women is taken for granted! (Marion Zimmer Bradley, The Spell Sword, DAW Books, 1974, p. 84)

(58’) C’est charmant, ce monde où ce genre de guerre contre les femmes est considéré comme tout naturel ! (Marion Zimmer Bradley, L’épée enchantée, Pocket, trad. Simone Hilling, 2000, p. 99)

122En (56’), une modulation nous fait passer des dépiauteurs (we) au dépiauté (il). Hell of a job devient en français une propriété du crocodile : chiant à dépiauter. À ce changement de point de vue associé au choix d’un adjectif fortement appréciatif s’ajoute la dislocation il... ce bestiau. On parle de « double marquage », c'est-à-dire la double réalisation du syntagme en entier sous forme lexicale et pronominale. Dans les cas de figure qui nous intéressent, il s’agit toujours d’une dislocation à droite. Celle-ci permet de conserver en français l’ordre d’apparition des éléments de la structure anglaise et le N2 de l’anglais se retrouve disloqué, créant ainsi un effet de « reprise après coup », de rappel (Blanche-Benveniste, 2010). A l'oral, la partie lexicale disloquée forme une unité intonative distincte marquée, particulièrement visible en (46’) :

(46) You certainly picked one hell of a moment to walk in! (Marion Zimmer Bradley, Heritage and Exile, ‘Sharra's Exile’, Fantasy Daw, 1975, p. 516)

(46’) Tu en as choisi un moment, pour faire ton entrée ! (Marion Zimmer Bradley, L’Exile de Sharra, Pocket, trad. Simone Hilling, 2000, p. 135)

123Dans la traduction, le N2 moment n’est associé à aucune modification (adjectivale ou autre) qui pourrait correspondre à hell. Néanmoins, le double marquage met en valeur le N2 qui prend alors le sens de un mauvais moment. Sans la dislocation, ce sens disparaîtrait : *tu as choisi un moment pour faire ton entrée23.

Conclusion

124Dans la structure décrite dans cet article, le groupe nominal N1 permet de qualifier N2 en exprimant un point de vue subjectif. Ainsi, les exemples mettent en jeu un travail sur deux domaines notionnels différents mais qui se chevauchent. Il existe toutefois des énoncés qui ne font appel qu’à un seul domaine notionnel. Il s’agit de ceux qui contiennent hell à valeur de haut degré en N1.

125La détermination indéfinie a sur N2 est contrainte. Par ailleurs, nous avons proposé des pistes d’analyse syntaxique qui nous amènent à envisager la détermination de N1 comme celle de l’ensemble N of a N. En revanche, le type de détermination n’a pas été analysé en détail. Il serait notamment intéressant d’étudier la valeur de one dans des exemples tels que one hell of a field operative ou one giant of a highlander.

126En français, nous avons montré que la structure N de N équivalente n’est que marginalement utilisée pour traduire la structure anglaise. Cela laisse supposer qu’elles n’ont pas les mêmes propriétés et que les contraintes auxquelles elles sont soumises sont différentes. Notre petit corpus semble montrer que la détermination de N1 en français a tendance à être de type possessive ou démonstrative. Il faudrait cependant confronter cette hypothèse à un plus grand nombre d’occurrences. Un corpus parallèle plus étoffé permettrait de poursuivre l’analyse contrastive entamée dans ce travail. Pour ce faire, il nous semble nécessaire d’observer le français et l’anglais, aussi bien cible que source. En effet, nous avons pu trouver N of a N dans la traduction d’un texte français qui ne contient pas N de N :

(59) Alors moi… Je vis là-dedans, dans cette grande baraque… Seul. Comme un con, acheva-t-il avec un geste circulaire. (Fred Vargas, L’homme aux cercles bleus, 1996, Viviane Hamy, p. 36)

(59’) “And now, I live in this barn of a place on my own. Like a fool,” he said waving his arm at the room. (Fred Vargas, The Chalk circle man, 2009, trad. Siân Reynolds, Penguin Books p.45)

Bibliographie

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Dictionnaires

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Notes

1 Ces trois structures n’ont pas le même comportement syntaxique et sémantique. « Dét N1 de » fonctionne comme un déterminant de N2 dans un genre de sucre et un morceau de sucre, alors que dans une histoire de fou, « de N2 » complète et qualifie N1 (Vigneron 2001).

2 Nous reviendrons plus loin sur cette glose.

3 XP correspond à la projection « générique », dans laquelle X peut prendre différentes valeurs selon la catégorie grammaticale de la tête : si la tête est un verbe par exemple, alors on utilisera l’abréviation VP. Les abréviations utilisées par la suite correspondent aux syntagmes suivants : DP = Determiner Phrase, FP = Functional Phrase, NP = Noun Phrase, PP = Prepositional Phrase, AdjP = Adjectival Phrase.

4 Il existe bien des quantifieurs orphelins (The students all wanted to meet you vs. all the students wanted to meet you) ainsi que des prépositions orphelines (Who are you looking for vs. For whom are you looking), mais c’est un DP entier qui se détache du QP (Quantifier Phrase) et du PP, pas le nom seul.

5 Nous n’avons malheureusement pas eu accès au texte source anglais.

6 Nous reviendrons sur cette traduction un peu plus loin.

7 Consulté le 12 juin 2019

8 Cette dernière combinaison est très peu représentée dans notre corpus, mais nous pensons que sa taille réduite en est la cause.

9 Il s’agit d’une nationalité.

10 On notera qu’on a en français un parallélisme entre une parodie de mariage et une parodie de Noël. Il est possible que ce choix de traduction pour a travesty of a Christmas party ait favorisé le choix d’une traduction similaire mais non marquée pour a hell of marriage.

11 Comme pour bastard, on s’écarte du premier sens de peach et on n’en garde qu’une seule propriété, ici le caractère agréable.

12 Il s’agit d’un néologisme utilisé dans le roman pour désigner une sorte de magicien.

13 « of, prep. » OED Online. Oxford University Press, décembre 2016. Consulté le 10 mars 2017.

14 Consulté le 12 juin 2019.

15 « slab, n.1a. » OED Online. Oxford University Press, décembre 2016. Consulté le 10 mars 2017.

16 Le Petit Robert : « Qui disparaît rapidement, dure très peu. »

17 « racket, n.2. » OED Online. Oxford University Press, décembre 2016. Consulté le 10 mars 2017.

18 On note que le passage « It was a hell of a life, married like this and sleeping alone » n’a pas été traduit.

19 Trésor de la Langue Française informatisé. http://atilf.atilf.fr/, consulté le 10 mars 2017.

20 Même si la structure elle-même n'est pas marquée, le nom parodie est bien la marque du point de vue d'un sujet asserteur. Le terme permet en plus de faire écho à a travesty of a Christmas party (Longman Dictionary: « used to say that something is extremely bad and is not what is claimed to be » Collins Dictionary: « a farcical or grotesque imitation, mockery, parody ») à la fin de la phrase.

21 http://atilf.atilf.fr/, consulté le 10 mars 2017.

22 TLF : « - Remarquable en son genre. - Dont on connaît trop l'existence ; de célèbre ou de triste mémoire ».

23 On notera qu'on aurait pu avoir tu en as choisi un, de moment pour un réel double marquage pronominal et lexical. Ici, on est à mi-chemin du côté pronominal. La complémentation serait cependant difficile : ?tu en as choisi un, de moment pour faire ton entrée.

Pour citer ce document

Par Joasha Boutault et Jeanne Vigneron-Bosbach, «Her sleeping beauty of a stepmother, sa belle-au-bois-dormant de belle-mère : constructions N of a N en anglais et leurs traductions en français», Cahiers FoReLLIS - Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l'Image et de la Scène [En ligne], Cahiers en ligne (depuis 2013), Traces de subjectivité et corpus multilingues, I. Quelles données contrastives pour des constructions à faible rendement ? De la nécessité des corpus multilingues spécialisés, mis à jour le : 23/04/2020, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=688.

Quelques mots à propos de :  Joasha Boutault

Université de Poitiers, FoReLLIS EA 3816

Quelques mots à propos de :  Jeanne Vigneron-Bosbach

Université de Caen Normandie, CRISCO EA 4255