Expressions référentielles et point de vue dans les nouvelles en anglais et en français

Par Emmanuel Baumer
Publication en ligne le 06 septembre 2019

Texte intégral

1Même si cela ne semble pas forcément évident de prime abord, les chaînes de référence (c’est-à-dire la suite des expressions référentielles renvoyant à un même objet / personne, dans un texte donné) peuvent constituer un contexte d’apparition récurrent de marqueurs révélant – quoique de façon implicite – la subjectivité de l’énonciateur et sa présence dans les énoncés.

2Globalement, les chaînes de référence sont composées de trois grandes catégories de marqueurs référentiels, à savoir les noms propres, les pronoms personnels et les anaphores nominales. On peut ainsi se demander ce qui motive la distribution de ces différents types d’expressions référentielles tout au long des textes, comment fonctionnent et interagissent ces procédés permettant notamment de construire et de maintenir la référence aux personnages animés humains dans des séquences textuelles élaborées.

3Si l’on peut a priori penser que la distribution des expressions référentielles est complètement aléatoire et qu’elle ne présente pas de régularités, nous essaierons de montrer au contraire que les marqueurs référentiels n’apparaissent pas au hasard, et participent même activement à la construction subjective du point de vue narratif. Nous nous limiterons, dans le cadre de ce travail, aux seules catégories des noms propres et pronoms personnels anaphoriques.

4Pour cette étude, nous adopterons un cadre théorique énonciativiste (Théories des Opérations Enonciatives) et nous nous appuierons sur l’étude approfondie d’un corpus bilingue comparable, composé de 40 nouvelles en français et de 40 nouvelles en anglais (datant principalement du 20ème siècle, sauf quelques-unes de la fin du 19ème siècle), dont l’intégralité des chaînes de référence a été annotée.

1. Remarques liminaires sur le point de vue narratif

5Vecteur privilégié de la subjectivité de l’énonciateur-narrateur, le « point de vue » narratif (désormais PDV) constitue un phénomène extrêmement complexe tant sa construction dans les textes participe de domaines et de catégories linguistiques nombreuses et variées. Cette notion, plus ou moins strictement synonyme, selon les auteurs, du concept narratologique de « focalisation » élaboré par G. Genette, a été reprise, retravaillée et complétée dans une perspective linguistique par de nombreux chercheurs, qui se sont efforcés de montrer comment et par quels vecteurs linguistiques elle se manifestait au travers des textes.

6Par ailleurs, un phénomène aussi complexe et protéiforme que le PDV ne saurait être défini aisément et autrement que de façon abstraite et englobante. Rabatel (2008), spécialiste de la question, en donne, par exemple, la définition suivante :

Sous sa forme la plus générale, le PDV se définit par les moyens linguistiques par lesquels un sujet envisage un objet, à tous les sens du terme envisagé, que le sujet soit singulier ou collectif. Quant à l'objet, il peut correspondre à un objet concret, certes, mais aussi à un personnage, une situation, une notion ou un événement, puisque, dans tous les cas, il s'agit d'objets de discours. Le sujet, responsable de la référenciation de l'objet, exprime son PDV tantôt directement, par des commentaires explicites, tantôt indirectement, par la référenciation, c'est-à-dire à travers les choix de sélection, de combinaison, d'actualisation du matériau linguistique. Contrairement à une idée très répandue, ces choix ne se signalent pas qu'explicitement, à travers des marques de subjectivité estampillées comme telles, ils se repèrent aussi à travers des choix plus objectivants et/ou implicites. (Rabatel, 2008 : 21)

7Cette dernière remarque de Rabatel sur le caractère implicite de la subjectivité véhiculée par certains marqueurs constitue un élément crucial de notre analyse des chaînes de référence, comme nous le verrons par la suite.

8On pourrait également retenir une seconde définition, donnée par Wyld (2007 : 10), dans un cadre théorique énonciativiste : « A form of subjectivisation resulting from the location of a linguistically represented, diegetically-pertaining state-of-affairs relative to a particularised subjective source : <p> loc S ».

9Wyld adopte ainsi une position consensuelle, pour essayer d’intégrer les différentes facettes du concept d’énonciateur (« sujet de conscience », origine déictique du calcul sur les paramètres S et T1, etc.), dont la dissociation est parfois imposée par certaines configurations, notamment dans le récit :

Rather than attributing such specific functions as deictic origin of pronominal and tense calculus, modal source and aspectual source to discretely distinct subjective entities […], the enunciative origin, via a more integrated approach, is instead construed as a fundamentally single […] albeit multi-facetted entity, but one which is at the same time potentially divisible. This position naturally entails the possibility for doubling and/or transfer of enunciative properties between the “absolute” origin and a derived one— or in narrative contexts, between S0aut, S0n and S0d 2. (Wyld)

10Nous sommes fondamentalement en accord avec cette approche intégrante, qui permet de rendre compte de configurations énonciatives complexes sans perdre de vue ce qu’il y a en commun entre les différentes facettes du concept d’énonciateur. Rabatel (1998 : 10) reconnaît lui aussi cette mixité constitutive de certaines configurations énonciatives du récit et précise que cette hétérogénéité caractérise également la figure du narrateur anonyme, sur lequel le PDV peut être indexé :

Le narrateur est un Janus Bifrons, objectif quand il s’en tient au récit des faits, homologue à l’enchaînement des actions […] et subjectif par le biais des choix narratifs, du mode de donation des référents, des évaluations et des modalisations qui construisent un « discours sur le récit ». En définitive, cette hypothèse qu‘il existe des images différentes du narrateur, selon ses différentes fonctions, n’est pas plus choquante que l’existence d’images de soi différentes dans la vie et dans le langage même. (Rabatel, 1998 : 10)

11Par ailleurs, rappelons que notre objectif est donc de montrer que la distribution des expressions référentielles, telles que les noms propres et les pronoms personnels, est loin d’être aléatoire dans les chaînes de référence renvoyant aux personnages. En effet, chaque type de marqueurs référentiels correspond à des opérations sous-jacentes en termes de PDV et de cohésion discursive. On peut en outre remarquer que cette attention particulière au domaine du groupe nominal est complémentaire de l’approche d’autres auteurs ayant traité la question du PDV sous l’angle des domaines aspectuo-temporels et modaux3.

12Globalement, la configuration du paramètre PDV que nous avons retenue ici pour l’analyse du corpus peut être ramenée à deux possibilités principales : indexation sur un personnage ou sur le narrateur, puisque ce dernier, même s’il reste souvent anonyme et relativement effacé du récit, peut également être construit comme un « sujet de conscience » (Banfield 1982).

2. Pronoms personnels et PDV

13En ce qui concerne les pronoms, la troisième personne de discours, intrinsèquement secondaire par rapport à la première et la deuxième personne, est très différente de la troisième personne de récit qui peut constituer un repère privilégié, un moteur des événements décrits dans la narration. Ce statut potentiel de repère « personnel » va sans doute de pair avec la compatibilité de la troisième personne avec le support de la modalité ou du point de vue, notamment dans les passages au style indirect libre.

14Ainsi, les pronoms de troisième personne renvoyant aux personnages principaux dans les nouvelles peuvent être la trace d’une certaine forme de subjectivité.

15Rabatel (1998 : 85) évoque lui aussi ce point en rappelant les analyses de Banfield (1982) : « la subjectivité ne joue pas seulement avec le JE – ICI – MAINTENANT […], la subjectivité peut également renvoyer au DIL, corrélé à un temps du PASSE, dans le cadre des récits ».

16Les pronoms peuvent sans doute être considérés comme la seule forme véritablement ou purement anaphorique des chaînes de référence, puisqu’ils sont totalement dépendants – pour être interprétables – du référent avec lequel ils entrent dans une relation d’identification stricte. Au niveau de la construction des valeurs référentielles pour le couple énonciateur / co-énonciateur, le pronom entraîne une stabilisation – voire un véritable figement – à la fois au niveau quantitatif (Qnt) et au niveau qualitatif (Qlt)4. En d’autres termes, le pronom signale qu’il s’agit bien du même référent et que celui-ci conserve les mêmes propriétés notionnelles, les mêmes qualités. Ceci rejoint, en outre, les analyses de Kleiber (1994) – reprises et retravaillées par Schnedecker (1997) – qui définissent un principe structurel de continuité / rupture régissant l’alternance du nom propre et du pronom. En ce qui concerne plus particulièrement le pronom, Kleiber (1994) considère qu’il :

opère à un double plan référentiel et situationnel. D’une part, il établit une relation de coréférence, d’autre part, il indique un fait crucial de cohérence : on va [continuer de] parler d’un référent déjà saillant lui-même ou présent dans une situation saillante et l’on va en parler en continuité avec ce qui l’a rendu saillant. C’est précisément ce que ne peut pas faire Fred en deuxième mention dans (<Fred enleva son manteau. Fred avait trop chaud>). Il ne peut que redonner le référent comme en première mention et conduit par là même à l’effet contraire de celui qu’accomplit le pronom : même si la coréférence est maintenue, la continuité se trouve en quelque sorte rompue.

17Nous adhérons à cette position, que nous pourrions reformuler de la sorte en termes énonciativistes : avec l’emploi du pronom, le repérage sur le paramètre S reste ancré, stable, inchangé. Comme nous l’avons vu, le référent conserve alors l’ensemble de ses propriétés qualitatives. Par ailleurs, Mazodier (1999) souligne également qu’il serait probablement judicieux de mettre en parallèle « l’analyse du calcul des personnes avec celle du temps et de l’aspect, afin de mettre en relief les compatibilités et pondérations possibles entre repérage par rapport au paramètre S et repérage par rapport au paramètre T »5.

3. Noms propres et PDV

18En revanche, les noms propres peuvent être considérés comme représentant le plus souvent une marque de PDV « externe » par rapport au référent. Il convient sans doute de rappeler les analyses de Schnedecker (1997 : 150), ainsi que celles de Kleiber (1994) qui ont montré que le nom propre opérait une sorte de « re-saisie » textuelle, pour présenter le référent dans un nouveau contexte, sans rapport avec ce qui précède. En somme, l’effet induit par la « redénomination » (ré-instanciation par le nom propre) peut être résumé de la façon suivante : « il n’y a pas (vraiment) de « rapport » à chercher ou à reconstruire avec la situation/proposition (pn-1) qui précède ; la proposition (pn) de son occurrence va permettre de repartir à zéro. » (Schnedecker 1997 : 150)

19Le nom propre peut de ce fait être vu comme une sorte de jalon textuel qui, sans forcément assurer à lui seul la structure discursive du texte, coïncide très souvent avec des points de rupture, des changements de points de vue ou de situations. Au demeurant, les analyses de Rabatel (1998, 2008) sur la construction textuelle du point de vue semblent renforcer ce rôle structurant du nom propre. Rabatel aboutit en effet à des résultats convergents en termes de point de vue, le nom propre constituant selon lui une sorte d’« embrayeur » – on pourrait considérer qu’il opère une sorte de « frayage6 » – pour signaler au lecteur le bornage (début / fin) d’un point de vue (au sens de perceptions ou de pensées représentées).

20Comme nous l’avons également constaté, la troisième personne peut constituer un repère privilégié dans les récits, mais l’emploi du nom propre ou du pronom pour instancier cette troisième personne a diverses répercussions sur le point de vue et n’est pas indifférent en matière de subjectivité. C’est également ce qu’affirme Van Hoek (1997 : 442) dans le cadre de son « reference point model of anaphora », d’inspiration globalement cognitiviste :

Reference via [proper] name implies greater distance between the conceived referent and the discourse participants, and a correspondingly more objective conception of the referent. A pronoun portrays the referent as conceptually closer to the discourse participants, and correspondingly more subjectively construed.

21Pour en terminer avec cette présentation des caractéristiques du nom propre, observons ce qui se passe au niveau des repérages énonciatifs. De ce point de vue, le nom propre serait – à la différence du pronom qui favorise la continuité – la trace d’une rupture, d’une « remise à zéro » du repérage par rapport au paramètre S. Nous aurions donc pour l’instant une sorte de paradigme offrant deux possibilités, soit une stabilité / continuité sur les S avec les pronoms, soit l’introduction d’une altérité / rupture avec l’emploi des noms propres, cette altérité pouvant par ailleurs être induite par de nombreux et divers facteurs discursifs / textuels.

4. Répartition des pronoms et des noms propres dans les chaînes de référence 

4.1. Analyse du corpus

22Considérons tout d’abord quelques statistiques générales des chaînes de référence des deux corpus pris en compte :

23Le corpus anglais, quant à lui, comprend 12474 marqueurs référentiels, dont répartition se fait ainsi :

24- 8831 pronoms, soit 70 % des occurrences,

25- 3045 noms propres, soit 24 % des occurrences,

26(avec également 598 syntagmes nominaux co-référentiels, soit 6 % des occurrences).

27Le corpus français comprend 7531 marqueurs référentiels, dont la répartition se fait ainsi :

28- 4832 pronoms, soit 64 % des occurrences,

29- 1990 noms propres, soit 26 % des occurrences,

30(avec également 709 syntagmes nominaux co-référentiels, soit 10 % des occurrences).

31En comparant ces données générales, on peut d’emblée noter une répartition globale des marqueurs référentiels très proche dans les deux langues. De façon schématique, les pronoms sont dans les deux cas très largement majoritaires, puisqu’ils représentent environ deux tiers des marqueurs référentiels renvoyant aux personnages dans les nouvelles choisies. Viennent ensuite les noms propres, qui représentent quasiment un quart des occurrences. Les anaphores nominales, que nous n’étudierons pas ici, peuvent être considérées comme des formes relativement marginales dans les chaînes de référence des nouvelles.

32En outre, en ce qui concerne les pronoms, nous avons déjà signalé que la troisième personne de récit pouvait très bien être assimilée à un support de PDV et de modalité (y compris lorsqu’elle est associée à un temps du passé). Le pronom anaphorique peut donc, sous certaines conditions, être considéré comme un vecteur linguistique propice à relayer la subjectivité d’un sujet de conscience. C’est ce qui explique que dans les séquences textuelles où le PDV est indexé par rapport au personnage, notamment les passages de « récit subjectif », où dominent et sont parfois étroitement imbriquées perceptions, pensées et paroles (discours indirect libre) d’un personnage central focalisateur, ce sont les pronoms qui constituent la forme la plus adéquate et la plus répandue pour renvoyer au référent.

33En nous appuyant sur ces caractéristiques des pronoms, nous avons ainsi émis l’hypothèse suivante : la proportion de ces derniers, dans les nouvelles en focalisation interne (au sens classique de Genette7), où le récit est filtré par le prisme subjectif d’un personnage, devrait être plus élevée que dans les autres cas de figure. Afin de tester cette hypothèse et vérifier si elle était confirmée par les données de notre corpus, nous avons sélectionné un sous-corpus de dix nouvelles dans chaque langue, où le PDV dominant est indexé de façon quasi constante sur le personnage central8. On peut ainsi remarquer que la proportion de pronoms dans ces nouvelles y est largement supérieure à la proportion habituelle constatée sur l’ensemble des nouvelles du corpus (soit environ 60% de Pro).

34Les deux tableaux récapitulatifs (1) et (2) présentent ces données, pour l’anglais et pour le français. Pour obtenir 100% des occurrences des corpus et sous-corpus, il convient d’ajouter aux pronoms et noms propres les syntagmes nominaux co-référentiels, exclus de la présente étude. Il est d’ailleurs assez intéressant de noter que cette dernière catégorie n’apparaît quasiment pas dans les sous-corpus de test (0,2% en anglais et 0,9% en français), alors qu’ils sont mieux représentés sur l’ensemble du corpus entier (6% en anglais et 10% en français). Dans le type de séquences et de textes narratifs que nous étudions ici, ce sont donc bien les pronoms et les noms propres qui se comportent comme un micro-système9. On peut aussi préciser que les données concernant le nombre d’occurrences dans les tableaux suivants sont globalement corrélées, les nouvelles plus longues (en nombre de mots) correspondant aux valeurs élevées de marqueurs référentiels.

Titre nouvelle

Nom personnage

Pronom

Nom propre

A. Beattie, Janus.

Andrea

130

10

R. Carver, Preservation.

Sandy

179

17

A. E. Dark, In the Gloaming.

Janet

389

12

J. Updike, Gesturing.

Richard

125

21

J. Stafford, The Interior Castle.

Pansy

335

23

A. Beattie, In Amalfi.

Christine

221

18

J. Steinbeck, The Chrysanthemums.

Elisa

143

24

J. Thurber, The Catbird Seat.

Mr. Martin

146

55

G. Jen, Birthmates.

Art

309

68

K. Mansfield, Miss Brill.

Miss Brill

61

13

Total du sous-corpus

(10 nouvelles)

2038 occ.

(88,5 %)

261 occ.

(11,3 %)

Corpus entier

(40 nouvelles)

8831 occ.

(71 %)

3045 occ.

(24 %)

Tableau 1 – Répartition des marqueurs référentiels dans dix nouvelles à PDV dominant indexé sur le même personnage, corpus anglais (et comparaison avec l’ensemble du corpus)

Titre nouvelle

Nom personnage

Pronom

Nom propre

S. Bonnet, Le grimoire d’or.

Kévin

112

51

J. Jouet, Ramon, période sombre.

Ramon

130

21

P. Mérigeau, Quand Angèle fut seule.

Angèle

34

11

J.-N. Blanc, Le piège.

Larsen

101

40

H. Thomas, L’Offensive.

Claude

94

40

A. Camus, La femme adultère.

Janine

305

32

J.-N. Blanc, C’est pas ton frère.

Guido

90

29

H. Bazin, Le bureau des mariages.

Louise

182

41

M. Aymé, Le passe-muraille.

Dutilleul

139

43

H. Duffau, Une belle table pour le dîner.

Chantal

184

31

Total du sous-corpus

(10 nouvelles)

1371 occ. (79,5 %)

339 occ.

(19,5 %)

Corpus entier (40 nouvelles)

4832 occ.

(64 %)

1990 occ.

(26 %)

Tableau 2 – Répartition des marqueurs référentiels dans dix nouvelles à PDV dominant indexé sur le même personnage, corpus français (et comparaison avec l’ensemble du corpus)

35Les données exposées dans les tableaux 1) et 2) confirment l’omniprésence des pronoms. En effet, on constate que les chaînes de référence correspondant au personnage principal – dans les nouvelles où le PDV est centré sur celui-ci – présentent une proportion massive de pronoms anaphoriques (88,5% dans le corpus anglais et 79,5% dans le corpus français), largement supérieure à la proportion habituelle constatée sur l’ensemble des nouvelles du corpus (environ 65% de pronoms, comme nous l’avons observé précédemment).

4.2. Analyse d’exemples tirés du corpus

36Les exemples suivants (1) et (2) illustrent d’ailleurs clairement l’omniprésence des pronoms dans ces nouvelles où le PDV est principalement centré sur le personnage principal construit comme focalisateur et origine subjective.

37En schématisant quelque peu, on peut dire que les pronoms personnels anaphoriques, dominants en termes statistiques, constituent les vecteurs référentiels privilégiés pour la représentation des pensées / perceptions des personnages centraux en position de focalisateurs (perspective « interne ») :

(1) They [3 women] moved forward awkwardly, trying to avoid hurting themselves on the stones. The other woman looked in the opposite direction where, on one of the craggiest cliffs, concrete steps curved like the lip of a calla lily around the round façade of the building that served as the bar and restaurant of the Hotel Luna.

Christine looked at the women’s hands. None of them had a wedding ring. She thought then – with increasing embarrassment that she had been embarrassed – that she should have just told the boys on the beach that she and Andrew were divorced. What had happened was that – worse than meaning to be mysterious – she had suddenly feared further questioning if she told the truth; she had not wanted to say that she was a stereotype: the pretty, bright girl who marries her professor. But then, Europeans wouldn’t judge that the same way Americans would. And why would she have had to explain what role he occupied in her life at all? All the boys really wanted to know was whether she slept with him now. They were like all questioners in all countries. (A. Beattie, In Amalfi)

38Même chose en français :

(2) Janine Elle l’appela de tout son cœur. Elle aussi, après tout, avait besoin de lui, de sa force, de ses petites manies, elle aussi avait peur de mourir. « Si je surmontais cette peur, je serais heureuse... » Aussitôt, une angoisse sans nom l’envahit. Elle se détacha de Marcel. Non, elle ne surmontait rien, elle n’était pas heureuse, elle allait mourir, en vérité, sans avoir été délivrée. Son cœur lui faisait mal, elle étouffait sous un poids immense dont elle découvrait soudain qu’elle le traînait depuis vingt ans, et sous lequel elle se débattait maintenant de toutes ses forces. Elle voulait être délivrée, même si Marcel, même si les autres ne l'étaient jamais ! Réveillée, elle se dressa dans son lit et tendit l’oreille à un appel qui lui sembla tout proche. Mais, des extrémités de la nuit, les voix exténuées et infatigables des chiens de l’oasis lui parvinrent seules. Un faible vent s’était levé dont elle entendait couler les eaux légères dans la palmeraie. Il venait du sud, là où le désert et la nuit se mêlaient maintenant sous le ciel à nouveau fixe, là où la vie s’arrêtait, où plus personne ne vieillissait ni ne mourait. Puis les eaux du vent tarirent et elle ne fut même plus sûre d'avoir rien entendu, sinon un appel muet qu'après tout elle pouvait à volonté faire taire ou percevoir, mais dont plus jamais elle ne connaîtrait le sens, si elle n’y répondait à l’instant. A l’instant, oui, cela du moins était sûr ! (A. Camus, La femme adultère)

39Dans ces deux passages, on peut constater que les chaînes de référence renvoyant aux personnages de Christine et Janine sont quasiment exclusivement composées de pronoms anaphoriques, ce qui contribue à placer ces personnages en position de « focalisateurs ».

40Dans l’exemple (1), en anglais, le passage : « Christine looked at the women’s hands. None of them had a wedding ring » permet de passer du récit au PDV. Plus exactement, il permet de rappeler au lecteur que c’est bien le personnage Christine qui est à l’origine de la perception marquée par le prédicat « looked ». On passe ensuite directement dans les pensées du personnage, de façon explicite avec le verbe de procès mental « thought » ainsi que la conjonction « that ». Le personnage se remémore alors des événements du passé proche et glisse, par un processus de « frayage » (au sens où nous l’avons défini), vers le discours indirect libre (« then » et « and » en tant que marqueurs de l’organisation logique du raisonnement du personnage, présence d’une interrogation directe : « And why would she have had to explain what role he occupied in her life at all? »). Sur le paramètre S, on reste ainsi dans la continuité des représentations du personnage de Christine avec l’utilisation constante du pronom et il n’y a aucune redénomination par le nom propre, qui introduirait une discontinuité dans cette séquence de PDV.

41L’exemple (2), en français, fonctionne globalement de la même façon, avec un agencement de marqueurs qui construisent le PDV, même si l’on a quelques différences, avec certaines alternances entre récit et pensées/perceptions du personnage. Le passage cité est précédé d’une section de récit dominée par des prédicats actionnels au passé simple. C’est de cette façon que commence le paragraphe avec « l’appela », à la différence que cette fois on trouve tout de suite un pronom de troisième personne, pour renvoyer au personnage de Janine. Ceci s’explique par le fait que c’est déjà le même personnage qui était au centre du récit dans le paragraphe précédent, en position de sujet des verbes au passé simple. L’origine subjective est donc implicitement conservée et le nom propre n’est pas indispensable pour rappeler sur quel personnage le PDV est indexé. On passe ensuite rapidement à l’imparfait introduisant les sentiments du personnage (« elle aussi avait peur de mourir ») et un énoncé de discours direct, entre guillemets, mais sans verbe introducteur (« Si je surmontais cette peur, je serais heureuse… »). Le personnage apparaît ainsi comme un véritable énonciateur rapporté.

42A partir de ce point, on remarque que le PDV de Janine, mêlant perceptions et pensées (« Son cœur lui faisait mal, elle étouffait sous un poids immense », « un vent s’était levé », « elle entendait »), présente des marques du style indirect libre : connecteurs logiques (« après tout »), marqueurs de dialogue / questionnement interne (« Non, elle ne surmontait rien », «A l’instant, oui, …), exclamatives directes (« Elle voulait être délivrée, même si Marcel, même si les autres ne l'étaient jamais ! », «A l'instant, oui, cela du moins était sûr! »). Tous ces passages sont repérables par l’utilisation de l’imparfait. Mais à l’intérieur de ce PDV, on revient à plusieurs reprises au récit, avec des procès ponctuels au passé simple (« Elle se détacha de Marcel », « Réveillée, elle se dressa dans son lit et tendit l'oreille à un appel qui lui sembla tout proche »). Ce qui assure, néanmoins, la cohésion, l’impression de continuité du passage est principalement le maintien du pronom personnel « elle » dans toute la chaîne renvoyant à Janine.

43Si, comme nous venons de le voir, les pronoms constituent les vecteurs référentiels privilégiés pour la représentation des pensées / perceptions des personnages centraux en position de focalisateurs, quelle est alors la fonction des noms propres en termes de PDV ?

44Tout d’abord, ces derniers sont souvent considérés comme plus neutres à cet égard. Par exemple, Van Vliet (2008 : 51) considère qu’ils représentent, le plus souvent, une marque de PDV « externe » (« an outside perspective ») par rapport au référent : « Compared to pronouns, full nominals such as proper nouns present the perspective of the narrator or of a character other than the intended referent. […] This is [however] probably best characterized as a tendency and a preferred interpretation, rather than as a hard-and-fast rule. ».

45Ceci étant dit, de façon générale, le nom propre correspond le plus souvent à un PDV indexé sur l’énonciateur-narrateur et reste le marqueur linguistique le plus adapté pour désigner le personnage, pour le co-énonciateur-lecteur, de façon directe et sans ambiguïté. Les noms propres, dans leur emploi référentiel standard de désignateurs rigides, sont des formes relativement neutres, « conservant une valeur totalement notionnelle sur le plan linguistique », dans la mesure où ils « ne renvoient à aucune propriété de l’objet de discours désigné par lui » (Charreyre 2008), ce qui les distingue fondamentalement des anaphores nominales. Pour autant, les noms propres des chaînes de référence ne sont pas étrangers à certains phénomènes d’alternance du PDV.

46Tout d’abord, étant donnée l’indexation préférentielle du PDV

47PDV

48De la même façon, il est tout aussi logique de retrouver les noms propres de façon (presque) systématique dans les « interventions » ou « intrusions » narratoriales que constituent les commentaires « méta-narratifs » sur les personnages. Comme le montrent les exemples (3) et (4) :

(3) Mr. Martin puffed, not too awkwardly, and took a gulp of the highball. “I drink and smoke all the time,” he said. He clinked his glass against hers. “Here’s nuts to that old windbag, Fitweiler,” he said, and gulped again. The stuff tasted awful, but he made no grimace. “Really, Mr. Martin,” she said, her voice and posture changing, “you are insulting our employer.” Mrs. Barrows was now all special adviser to the president. (J. Thurber, The Catbird Seat)

(4) Sitting in his apartment, drinking a glass of milk, Mr. Martin reviewed his case against Mrs. Ulgine Barrows, as he had every night for seven nights. He began at the beginning. Her quacking voice and braying laugh had first profaned the halls of F & S on March 7, 1941 (Mr. Martin had a head for dates). (J. Thurber, The Catbird Seat)

49Ici, c’est bien sûr l’énonciateur-narrateur qui est alors à l’origine de ces apports d’information supplémentaires, de ces attributions de propriétés qui qualifient le personnage et qui s’apparentent en quelque sorte à des confidences ou des ajustements (parfois a posteriori) à destination du co-énonciateur-lecteur. De même, dans les contextes qui font figurer plusieurs personnages, notamment de même genre (masculin / féminin), les énoncés rapportants (introduisant des portions de discours direct des personnages) font figurer de façon préférentielle des noms propres, ce qui semble logique puisqu’ils se situent sur le plan du récit, sont pris en charge par l’énonciateur-narrateur et permettent de lever une éventuelle ambiguïté référentielle.

(5) Oui, mais, maintenant qu’on sait, on aura plus la trouille, rétorqua Puc. On n’est pas des maudits, seulement les descendants de ceux qui ont eu la malchance d’habiter dans le coin.

– Ben, si ça c’est pas une malédiction, je sais pas ce qu’il te faut, grogna Joz.

– Moi, je le trouve gentil, Balthazar, dit Andra. J’espère qu’on le reverra. On devrait retourner aux terriers, maintenant. On a pas mal de trucs à raconter. (P. Bordage, Cesium 137)

50Sur ce plan, l’anglais et le français fonctionnent de la même façon, à la seule différence de la variabilité des verbes introducteurs de discours direct en français, là où l’anglais favorise le verbe prototypique de ces emplois « say ».

51Enfin, Rabatel (1998 : 61-71) montre également le rôle crucial que jouent les noms propres dans le bornage initial des perceptions / pensées représentées. Avant d’être détaillés et développés dans les seconds plans narratifs, « ces PDV représentés » – selon la terminologie de l’auteur – sont d’abord installés, construits, posés dans les premiers plans, notamment par le biais d’un marquage explicite de la source du PDV. On retrouve donc très souvent dans ces premiers plans des prédications de perceptions dont la structure peut être représentée comme suit : X (verbe de perception et / ou de procès mental) P, où X représente le terme repère / focalisateur et P le terme repéré /focalisé.

52Rabatel reprend ainsi avec sa structure abstraite du PDV le schéma culiolien formulé ainsi par Guillemin-Flescher (1984 : 74) :

Toute relation exprimant la perception suppose :

-un terme repère, qui coïncide avec l’origine de la perception ;

-un terme repéré, qui correspond au contexte ou à l’élément perçu ;

-un relateur qui établit une localisation entre ces deux termes. (Guillemin-Flescher, 1984 : 74)

53Dans ces prédications de perceptions, le terme repère assurant l’identification de la source subjective du PDV est le plus souvent instancié par un nom propre. Celui-ci agit donc comme un point de relais, un « embrayeur » de PDV (Rabatel 1998 : 61), puisqu’il permet de passer du PDV du narrateur à celui du personnage.

54De la même façon, Hanote et Chuquet (2004 : 75-76) démontrent comment on peut facilement glisser du récit filtré par un PDV au discours indirect libre, par un système de frayage et de réseau de marqueurs dont le nom propre (en tant que sujet syntaxique d’un verbe de perception / pensée) fait partie intégrante. Il faut particulièrement insister sur la nécessité de construire une « nouvelle origine dissociée de l’origine première » :

Pour que les marqueurs de discours internes à l’énoncé puissent être envisagés comme repérés par rapport à une nouvelle origine, il faut que cette dernière soit construite par ailleurs, que la dissociation entre les deux S soit faite dans le co-texte, et il faut pouvoir identifier référentiellement cette nouvelle origine pour qu’elle fonctionne en tant que repère10.…

Les verbes de pensée, de perception ou de sentiment sont souvent de précieux indices d’un éventuel changement de plan d’énonciation. Ils ne peuvent pas être envisagés comme de véritables « introducteurs » de discours …, mais ils permettent de construire dans un premier temps un « point de vue » qui pourra devenir un énonciateur rapporté dans un deuxième temps. Le sujet syntaxique du verbe de pensée, de perception, ou de sentiments permet donc de construire :

- d’abord un point de vue :

- qui devient S0R11 effectif s’il y a d’autres indices de discours dans le co-texte. (Hanote et Chuquet, 2004 : 75-76)

55Ce procédé de mise en place d’une origine subjective dissociée de l’énonciateur-narrateur pouvant ensuite devenir énonciateur rapporté (au discours indirect libre) fonctionne de façon similaire en anglais et en français, comme on peut le constater dans les exemples (6) et (7) :

(6) Although it was so brilliantly fine–the blue sky powdered with gold and great spots of light like white wine splashed over the Jardins Publiques – Miss Brill was glad that she had decided on her fur. The air was motionless, but when you opened your mouth there was just a faint chill, like a chill from a glass of iced water before you sip, and now and again a leaf came drifting–from nowhere, from the sky. Miss Brill put up her hand and touched her fur. Dear little thing! It was nice to feel it again. She had taken it out of its box that afternoon, shaken out the moth powder, given it a good brush, and rubbed the life back into the dim little eyes. “What has been happening to me?” said the sad little eyes. Oh, how sweet it was to see them snap at her again from the red eiderdown! (K. Mansfield, Miss Brill)

(7) Janine frissonna. Elle se retourna encore sur elle-même, sentit contre la sienne l’épaule dure de son mari et, tout d'un coup, à demi endormie, se blottit contre lui. Elle dérivait sur le sommeil sans s’y enfoncer, elle s’accrochait à cette épaule avec une avidité inconsciente, comme à son port le plus sûr. Elle parlait, mais sa bouche n'émettait aucun son. Elle parlait, mais c'est à peine si elle s'entendait elle-même. Elle ne sentait que la chaleur de Marcel. Depuis plus de vingt ans, chaque nuit, ainsi, dans sa chaleur, eux deux toujours, même malades, même en voyage, comme à présent... Qu’aurait-elle fait d'ailleurs, seule à la maison ? Pas d'enfant ! N’était-ce pas cela qui lui manquait ? Elle ne savait pas. (A. Camus, La femme adultère)

56Dans ces deux exemples, on voit clairement comment se structure le PDV, avec d’abord des occurrences des noms propres Miss Brill en (6) (« Miss Brill was glad ») et Janine en (7) (« Janine frissonna ») dans les premiers plans. Nous pouvons observer les mêmes phénomènes, avec une origine subjective en position sujet, accompagnée de verbes de perception, qui vont permettre le passage au discours indirect libre. En (6), c’est bien le verbe « touched », pas en tant que verbe d’action, mais plutôt comme marquant une perception sensorielle, qui va servir de relais et introduire le discours indirect libre, dont on retrouve tout de suite certaines marques : exclamations directes (« Dear little thing! », « How sweet it was to see them snap at her again from the red eiderdown! »), interjection (« Oh »). En (7), nous retrouvons le même fonctionnement. Deux verbes de perception au passé simple (« frissonna », « sentit ») attribués à l’origine « Janine », dans le premier plan du récit, vont permettre un frayage vers les pensées du personnage, qui prennent ensuite la forme du discours indirect libre. On retrouve alors le connecteur logique « d’ailleurs », qui marque le raisonnement interne du personnage, ainsi que deux interrogatives directes (« Qu'aurait-elle fait d'ailleurs, seule à la maison ? », « N'était-ce pas cela qui lui manquait ? ») et une exclamation averbale (« Pas d’enfant » !).

57Mais si le nom propre renvoie par défaut au PDV de l’énonciateur-narrateur – et qu’on le rencontre par conséquent principalement dans les premiers plans narratifs – il peut également correspondre au PDV d’un personnage, dans les seconds plans. L’exemple (8) illustre parfaitement ce cas de figure. Il est tiré de la nouvelle de M. Atwood, Wilderness Tips, qui fait alterner le PDV de plusieurs personnages (George, Prue, Portia). Le nom propre « Roland » en début du premier paragraphe ouvre le PDV de ce personnage, relativement secondaire, dont la perspective n’est adoptée que dans ce passage.

(8) After lunch and a pause for digestion, Roland goes back to his chopping, beside the woodshed out behind the kitchen. He’s splitting birch – dying tree he cut down a year ago. The beavers had made a start on it, but changed their minds. White birch don’t live long anyway. He’d used the chain saw, slicing the trunk neatly into lengths, the blade going through the wood like a knife through butter, the noise blotting out all other noises – the wind and waves, the whining of the trucks from the highway across the lake. He dislikes machine noises, but they’re easier to tolerate when you're making them yourself, when you can control them. Like gunshot.

Not that Roland shoots. He used to: he used to go out for a deer in season, but now it's unsafe, there are too many other men doing it – Italians and who knows what – who’ll shoot at anything moving. In any case, he’s lost the taste for the end result, the antlered carcasses strapped to the fronts of cars like grotesque hood ornaments, the splendid, murdered heads peering dull-eyed from the tops of mini-vans. He can see the point of venison, of killing to eat, but to have a cut-off head on your wall? What does it prove, except that a deer can't pull a trigger? […]

Yesterday, he drove up from the centre of the city, past the warehouses and factories and shining glass towers, which have gone up, it seems, overnight; past the subdivisions he could swear weren't there last year, last month. Acres of treelessness, of new townhouses with little pointed roofs--like tents, like an invasion. The tents of the Goths and the Vandals. The tents of the Huns and the Magyars. The tents of George.

Down comes his axe on the head of George, which splits in two. If Roland had known George would be here this weekend, he wouldn't have come. Damn Prue and her silly bandannas and her open shirt, her middle-aged breasts offered like hot, freckled muffins along with the sardines and cheese, George sliding his oily eyes all over her, with Portia pretending not to notice. Damn George and his shady deals and his pay-offs to town councillors; damn George and his millions, and his spurious, excessive charm. George should stay in the city where he belongs. […] (M. Atwood, Wilderness Tips)

58Dans cet exemple, nous retrouvons le glissement du récit vers le discours indirect libre, comme en (6) et (7). L’origine subjective est spécifiée par la première occurrence du nom propre « Roland » (« Roland goes back to his chopping ») et on glisse progressivement vers les pensées de Roland qui devient énonciateur à part entière avec des énoncés comme « but they're easier to tolerate when you're making them yourself, when you can control them », au présent, qui pourraient être assimilés à du discours direct non marqué par des guillemets. Le paragraphe finit d’ailleurs par un énoncé averbal, marquant l’enchaînement des pensées du personnage : « like gunshot ». La redénomination par le nom propre au début du paragraphe suivant rappelle que le PDV est indexé sur le personnage de Roland (ce que A. Rabatel (1998 : 70) appelle un « bornage second », puisque nous sommes dans le second plan, à l’intérieur du PDV). Le début du second paragraphe correspond également à une transition argumentative (avec le marqueur « not that ») qui simule l’enchaînement des pensées du personnage. On a bien un enchaînement notionnel entre <GUNSHOT> et la relation <HE-SHOOT>, ou, plus exactement, c’est le prédicat général « shoot », d’abord évoqué par « gunshot » qui se trouve ensuite appliqué au sujet Roland, comme par association d’idées. Mais ce qui est surtout intéressant ici, c’est l’utilisation des nombreux noms propres pour renvoyer au personnage de George à partir de la dernière ligne du troisième paragraphe. Ce dernier, qui est un des personnages principaux, sinon le personnage central, de la nouvelle, n’apparaît plus ici en position de terme repère / focalisateur, mais en position de terme repéré / focalisé. On ne peut d’ailleurs manquer de remarquer la structure ternaire : « The tents of the Goths and the Vandals. The tents of the Huns and the Magyars. The tents of George », dans laquelle le calque de structure impose la complémentation en « of » (« the tents of George ») plutôt que le génitif usuel (« George’s tents »), ce qui permet au nom propre George de bénéficier de l’effet d’«end-focus» et d’assurer en même temps la transition thématique avec la suite du texte (puisque le nom propre – dont on peut constater les nombreuses répétitions dans le paragraphe suivant – devient ensuite l’objet central du discours).

Conclusion

59Cette étude s’est efforcée de montrer, d’une part, une certaine stabilité de la composition des chaînes de référence pour le genre textuel de la nouvelle, en français et en anglais12. D’autre part, elle confirme le véritable « micro-système » que forme l’alternance noms propres/pronoms anaphoriques au sein des chaînes de référence, notamment en ce qui concerne le paramètre du PDV narratif. Chaque type de marqueurs référentiels possède, comme on l’a vu, des caractéristiques propres, qui permettent de véhiculer des informations au niveau de la focalisation, de la représentation et de la prise en charge des perceptions, des pensées et des paroles des personnages principaux et secondaires. Ceci confirme l’importance de la prise en compte de phénomènes relativement fins, car implicites et indirects, tels que le choix du type d’expressions référentielles dans les chaînes de référence.

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Notes

1 Dans la Théorie des Opérations Enonciatives, le paramètre T concerne la délimitation spatio-temporelle d’une occurrence, alors que le paramètre S renvoie à l’origine subjective qui construit cette occurrence.

2 Dans Wyld (2007), S0aut = énonciateur-auteur, S0n = énonciateur-narrateur, S0d = énonciateur rapporté (derived enunciative origin).

3 Voir par exemple Celle (1997), Lansari (2009), Hanote et Chuquet (2004).

4 Le quantitatif (noté Qnt) concerne tout ce qui est lié à la délimitation spatio-temporelle (T), au passage à l’existence d’une occurrence. Le qualitatif (noté Qlt) concerne le tri des propriétés d’une occurrence par identification ou différenciation, par rapport à une origine subjective.

5 Pour expliciter, rapidement, ce type de pondérations et d’interactions possibles entre marqueurs référentiels et marqueurs de temps et d’aspect, observons l’exemple suivant (emprunté à Laure Lansari, synthèse d’HDR en cours). Ce dernier inclut, en plus des noms propres et des pronoms, les syntagmes nominaux co-référentiels, troisième catégorie d’expressions référentielles constitutives des chaînes de référence, non prises en considération dans la présente étude :

6 Les termes de « frayage » (relevant de la Théorie des Opérations Enonciatives) et d’« embrayeur » (tel que l’entend A. Rabatel dans ses travaux) ne sont pas strictement synonymes. Néanmoins, ces concepts sont assez proches et compatibles, dans notre contexte, dans la mesure où ils sous-entendent une construction progressive fondée sur des marques linguistiques (marqueurs qui « ouvrent la voie » vers d’autres phénomènes, non attendus).

7 Chez Genette, néanmoins, la focalisation est relativement dépendante de la métaphore de la « vue ». Déterminer comment un segment de texte est focalisé revient à savoir « où est le foyer de perception ». En focalisation interne, ce foyer coïncide alors avec le champ de conscience d'un personnage. Le personnage « focalisateur » est donc celui qui « voit ». Comme nous l’avons indiqué au début de ce travail, nous préférons l’appellation de PDV, au sens de Rabatel, car elle est plus large et permet de rendre compte de différents types de perception, mais nous employons également parfois, par commodité, les termes classiques de « focalisateur » (ou « focalisation »).

8 Il convient de préciser que les sous-corpus de test ont été annotés de la même façon que les corpus intégraux, à savoir par annotation totalement manuelle. Dans le cadre limité de cette étude, nous n’avons pas opéré de distinction quelconque entre les pronoms rencontrés dans les séquences de PDV et le reste des occurrences, même si cela pourrait être intéressant. Cela serait désormais plus facilement envisageable grâce à l’apparition de nouveaux outils pour l’annotation des chaînes de référence, tels que la platerforme TXM (Heiden, Mégué, Pincemin (2010)).

9 Pour plus de détails sur les syntagmes nominaux co-référentiels dans les chaînes de référence, et leur incidence sur le PDV, voir Baumer (2015).

10 C’est nous qui soulignons

11 Énonciateur rapporté.

12 Au sujet de la comparaison des genres textuels par les chaînes de référence, voir : Schnedecker (2017) et Baumer (2017)

Pour citer ce document

Par Emmanuel Baumer, «Expressions référentielles et point de vue dans les nouvelles en anglais et en français», Cahiers FoReLLIS - Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l'Image et de la Scène [En ligne], Cahiers en ligne (depuis 2013), Traces de subjectivité et corpus multilingues, III. Les données des corpus comparables : comparaison des langues dans des genres ciblés, mis à jour le : 23/04/2020, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=693.

Quelques mots à propos de :  Emmanuel Baumer

Université Côte d’Azur, CNRS, BCL, France ; ANR  DEMOCRAT (ANR-15-CE38-0008)